Les intégristes ne sont pas seulement ceux auxquels on pense

Fr. Ignace Berten

Fr. Ignace Berten

Quand on dit « intégristes », on pense spontanément aux musulmans radicaux, aux islamistes (wahhabites, salafistes…), et en catholicisme aux disciples de Mgr Lefebvre ou aux groupes qui sont proches de cet esprit tout en n’ayant pas rompu avec l’Église. Mais on peut aussi parler d’un intégrisme laïque.

La laïcité, comme théorie et pratique politique, est une heureuse chose. Elle consiste en la mise en œuvre d’une séparation des pouvoirs entre État et religion, à un respect de l’autonomie des deux sphères, celle de la responsabilité politique et celle des convictions religieuses. Cette laïcité ne signifie pas et n’implique pas le renvoi de la religion au domaine exclusivement privé. Tant la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (art. 18) que la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (art. 10) reconnaissent le droit à l’expression publique de la religion.

Lors des débats qui ont préparé le projet avorté de Constitution pour l’Europe, puis ceux qui ont précédé le traité de Lisbonne, il a été question, entre autres, d’inclure ou non le principe d’un dialogue ouvert et transparent avec les Églises, les religions et les organisations philosophiques et non confessionnelles, tout comme est prévu un tel dialogue avec les organisations de la société civile. Nombre d’associations laïques (en particulier la Fédération humaniste européenne, qui représente officieusement les diverses tendances de la franc-maçonnerie) ont milité pour que cet article n’apparaisse pas. Un compromis a été trouvé, capable de recueillir une majorité : un article est consacré au dialogue avec les organisations de la société civile dans le Traité sur l’Union européenne, le traité qui définit les grand principes politiques de l’Union (art. 11), tandis que l’article assurant le dialogue avec les institutions de conviction prend place dans le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (art. 12). Dans le projet de constitution, ces deux articles étaient rassemblés dans une section portant sur la démocratie participative, cette section en tant que telle et l’expression même de démocratie participative ont malheureusement disparu dans le traité de Lisbonne. On peut être d’accord ou non sur la façon dont l’Église catholique s’exprime au niveau officiel sur un certain nombre de questions, entre autres dans le domaine éthique, mais lui refuser un droit de parole publique sur les questions d’ordre politique est une discrimination par rapport à tout autre instance de la société civile et un manque de démocratie.

Il y a eu un autre point de friction entre la laïcité et les Églises lors de la négociation du Traité constitutionnel puis du Traité de Lisbonne : Fallait-il nommer Dieu dans le préambule de ces traités ? Fallait-il faire référence à l’héritage chrétien de l’Europe, comme le demandaient les Églises ? Je suis convaincu que nommer Dieu dans un texte constitutionnel est une erreur : ce texte est une référence commune à tous les citoyens, de plus il est tout à fait illusoire de croire que la seule nomination de Dieu assure davantage de respect des valeurs éthiques au sein de la société. Par contre, refuser de reconnaître l’apport majeur de la tradition chrétienne à la civilisation européenne est un manque d’honnêteté et de liberté par rapport à la culture qui nous anime. Mais il y avait trop de crispations…

Ces crispations conduisent de fait à une forme d’intolérance et sont fréquemment présentes. Deux exemples tout à fait récents.

Le traité régissant actuellement l’Union européenne prévoit que la nomination de tout nouveau commissaire européen (il y en a 27, un par pays : ce sont en quelque sorte les ministres au niveau européen) doit être ratifiée par le Parlement européen suite à une audition. Il y a quelques années le Parlement a voté contre la nomination d’un commissaire italien, Rocco Buttiglione, en raison d’un discours très (volontairement ?) provocateur au sujet de l’homosexualité comme péché et concernant la place de la femme dans la société. Ce mois de novembre, le commissaire en charge de la santé et de la protection des consommateurs, John Dalli, a été contraint à la démission en raison d’un conflit d’intérêt dans le domaine de l’industrie tabatière. Ce commissaire étant maltais, le gouvernement de Malte a proposé un autre candidat : Tonio Borg. Lors de son audition, on a reconnu unanimement sa compétence. Mais certains députés l’ont interrogé sur ses opinions concernant l’avortement et le mariage homosexuel. Il a d’abord fait remarquer que ces questions relèvent exclusivement des législations nationales et ne sont pas des compétences européennes, ensuite il s’est exprimé de façon très modérée dans le sens de la doctrine catholique sur ces questions, en affirmant que ses convictions personnelles n’interféreraient en aucun cas avec ses responsabilités comme commissaire. Le vote a ensuite eu lieu : 336 pour, 281 contre et 28 abstentions. Quelle que soit l’opinion personnelle que nous pouvons avoir au sujet des convictions de Mr. Dalli, ne devons-nous pas nous demander : Qu’en est-il de ce droit fondamental qu’est la liberté de pensée ? N’y a-t-il pas une forme d’intégrisme laïque à vouloir ainsi contrôler la pensée et la conscience individuelles ?

Le second exemple se situe à peu près au même moment. Chacun des pays membres de l’euro a le droit de frapper une pièce spéciale par an pour commémorer un événement national important. Cette pièce doit cependant recevoir l’agrément des gouvernements des autres pays membres. La Slovaquie a ainsi décidé de frapper pour l’an prochain une pièce de deux euros représentant les saints Cyrille et Méthode (que Jean-Paul II a proclamés patrons de l’Europe), à l’occasion des 1150 ans de leur arrivée en Moravie. Le projet de pièce a été soumis à la commission politique ad hoc. Il a été refusé, du fait que ces pièces circuleront dans toute la zone euro et que la représentation n’était pas appropriée. La Slovaquie a dû présenter un nouveau projet : les deux saints n’y portent plus d’auréole, par contre ils portent bien entre eux la croix à deux barres (ou croix de Lorraine), qui leur sert de crosse : difficile de refuser cette représentation puisque cette croix fait partie du drapeau de la Slovaquie… N’y a-t-il pas une forme d’intégrisme à refuser l’évocation d’un passé significatif pour un pays avec les symboles qui le caractérisent ?

On ne peut en conclure trop simplement que l’Europe est anticléricale ou laïciste, mais il y a des groupes qui vont dans ce sens, et qui ont du poids quand on a besoin de l’unanimité.

Comment nous situer avec modération et liberté face aux multiples crispations qui caractérisent notre société de plus en plus multiculturelle et multiconvictionnelle ?

Ignace Berten
Novembre 2012

Posté dans Libres propos
Tags : , ,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*