[Rencension] Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne

Sous la direction de Laurent LEMOINE, Eric GAZIAUX et Denis MÜLLER

Paris, Éditions du Cerf, 2013, 2169 p.

Dictionnaire Encyclopédique d'Éthique ChrétienneCe dictionnaire encyclopédique est un instrument de formation et de travail particulièrement précieux à l’heure présente dans notre société de plus en plus plurielle, en particulier dans le champ éthique et religieux. Théologiens et philosophes, étudiants et chercheurs, hommes et femmes de culture y trouveront largement de quoi alimenter leur réflexion.

Ce dictionnaire œcuménique fait appel à 132 auteurs différents, principalement catholiques et protestants, de différentes compétences (théologiens, philosophes, historiens, sociologiques, etc.), et comporte 231 notices. Les pages de grand format (17 x 22,5 cm) sont présentées sur deux colonnes. Au début du volume, une table situe chacun des auteurs : fonction et rubrique(s) du dictionnaire. À la fin du volume, une table très développée reprend de nombreux thèmes qui ne sont pas traités par une rubrique spécifique, mais pour lesquels il y a un renvoi aux diverses rubriques où le thème est traité, tandis que dans le corps du texte, à la fin de chaque article, il y a renvoi à une série d’autres articles plus ou moins connexes.

Les articles sont de longueur très inégale, selon l’importance accordée aux thèmes par les auteurs ou les éditeurs du dictionnaire, de deux ou trois pages à plus de vingt pages. La plupart font un historique du thème en pointant les termes du débat contemporain, et en signalant éventuellement les options différentes dans le catholicisme et le protestantisme. Un bon équilibre est présent entre thèmes éthiques généraux (autonomie, pluralisme, thomisme…), thèmes éthiques de la personne (corps, euthanasie, sexualité…), thèmes éthiques sociaux (bien commun, migration, mondialisation…), sans oublier l’un ou l’autre thème théologique fondamental (Bible, culture, salut…) ayant trait plus indirectement aux questions éthiques. Dans une société marquée par le pluralisme éthique et religieux, cette entreprise se veut une interface entre la réflexion éthique et la culture contemporaine Il est lui-même pluriel et ne se veut en aucune manière une synthèse.

Certains articles sont assez techniques dans leur langage et références philosophiques, et ardus à la lecture, dans l’ensemble cependant les textes sont très accessibles.

À la lecture d’un certain nombre d’articles et positions éthiques exprimées par les différents auteurs, il apparaît clairement qu’au sein des différentes Églises chrétiennes les sensibilités, les philosophies explicites ou sous-jacentes, les options théologiques et pastorales sont différentes et en tension (seules les expressions fondamentalistes ont été exclues). Selon les thèmes et les auteurs, une proximité ou une distance par rapport à l’enseignement officiel de l’Église catholique est sensible. Les positions du Magistère catholique sont la plupart du temps signalées, mais pas toujours adoptées (la critique s’exprimant avec une certaine prudence), en particulier en ce qui concerne le corps, la sexualité et les différents débats éthiques actuels. On est aux antipodes du Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, publié par le Conseil pontifical pour la Famille (Édition français, Téqui, 2005, 1001 p.), particulièrement idéologique et unilatéral.

Ce pluralisme interne au dictionnaire et le fait que certains articles en restent plutôt à un état des lieux, peut parfois laisser sur sa faim le lecteur ou l’utilisateur, mais il invite en tout cas à la réflexion et au discernement personnels.

Le choix des différentes entrées est évidemment raisonné, mais il est nécessairement aussi pour une part arbitraire. Et on peut parfois s’étonner de certains choix qui ont été faits. Je prends quatre exemples.

On peut s’étonner que, compte tenu des débats actuels, le mot embryon n’ait pas été retenu pour un article (par prudence dans le contexte catholique ?). Dans la table des renvois, pour le mot embryon, on trouve : avortement, clonage, éthique biomédicale. Par contre, il n’y a pas de renvoi à viol, article dans lequel est posée la question d’une utilisation légitime de la pilule abortive (sans que le mot embryon n’intervienne). En parcourant ces différents articles, la question difficile et controversée du statut anthropologique de l’embryon n’est pas abordée de front. On peut le regretter.

Autre question : il y a un article sur le mot nature et un autre sur la loi naturelle. Ces articles et différents autres disent bien que la conception de ce qu’est la nature, et en particulier la nature humaine, a profondément changé dans notre culture par rapport à la culture grecque ou à la culture médiévale. Mais la question de savoir si la référence à la nature peut d’une manière ou l’autre et comment être pertinente pour le discernement éthique des actes humains n’est pas directement affrontée.

Enfin, il y a bien une rubrique anthropologie du corps. Cet article et d’autres critiquent le dualisme grec (surtout platonicien) et l’utilisation du couple âme / corps. Mais il n’y a pas de rubrique âme. L’anthropologie chrétienne implique-t-elle nécessairement l’existence d’une âme immortelle (entre les lignes on peut sans doute lire que non dans certains articles) ? Or cette question n’est pas indifférente concernant le statut anthropologique de l’embryon, l’avortement ou le suicide.

Ce dictionnaire se veut heureusement interdisciplinaire, et il l’est largement dans son ensemble. On peut cependant regretter qu’il ne le soit pas toujours assez. Ainsi la rubrique désir ne traite de ce sujet que d’un point de vue psychanalytique. Du point de vue éthique, c’est trop limité. On peut certes parcourir les différents renvois donnés à la fin de la rubrique, mais le thème aurait mérité pour lui-même un traitement plus différencié.

Ce dictionnaire est donc bien un instrument précieux, très riche, qui provoque à la réflexion, mais qui a aussi ses limites. On peut imaginer que certains auteurs n’aient pas répondu exactement à la demande qui leur a été faite, et que d’autres se sont engagés à fournir un texte qu’ils n’ont jamais donné… Il en va ainsi dans tout entreprise de ce type encyclopédique : à un moment, il faut trancher et publier. Il ne fallait pas s’attendre à ce que ce dictionnaire réponde clairement à toutes les questions, qu’il nous dise clairement ce qu’il faut penser du point de vue éthique sur telle ou telle question : heureusement il ne le fait pas. Il ne masque pas les approches ou réponses différentes dans l’histoire et dans le présent. Parfois cependant on aurait aimé qu’il aille un peu plus loin dans l’état des lieux actuel.

Si on prend le temps de se promener quelque peu à travers les différentes rubriques, on ne regrettera certainement pas d’avoir acquis un tel dictionnaire. Reste sans doute un obstacle à une telle acquisition, surtout pour des étudiants en théologie : son coût, 65 euros, ce qui n’est pas rien…

Ignace Berten

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