Archives du site

« La puissance de la joie » – Frédéric Lenoir

"La puissance de la joie" Frédéric Lenoir, couvertureIl me semble qu’il y a deux manières de réagir face à des auteurs comme Frédéric Lenoir et à des livres tels que La puissance de la joie. Soit, on se contente de feuilleter et de lire la quatrième de couverture, cela suffit : on comprend tout de suite qu’il s’agit d’une pseudo philosophie très édulcorée, doublée d’un syncrétisme mêlant Jésus à Nietzche, en passant par le bouddhisme et le taoïsme, le tout saupoudré d’un peu d’hindouisme. Ce livre traite donc de spiritualité comme chemin vers le bien-être.

Et l’on sourit …

Oui mais ! On peut aussi prendre conscience du succès de ce genre de littérature et d’auteurs (et il y en a bien d’autres), qui sont sans nul doute utiles dans le parcours spirituels de beaucoup. Cela doit nous dire quelque chose sur notre époque de grande confusion, et sur une soif spirituelle qui manifeste un grand vide, résultant d’une méconnaissance de Dieu et d’une déception du catholicisme, mal informé.

Face à ce catharisme actuel, où l’accomplissement de soi (cette idolâtrerie des temps modernes), nous est présenté comme la clé du bonheur, nous devrions retrousser nos manches et nous passionner pour les rencontres, les échanges, les discussions.

Frédéric Lenoir, La puissance de la joie, Fayard 2015. ISBN 978-2-213-66135-3

Dominique Lawalrée, op


Tags : ,

La miséricorde en musique : 2. Magnificat

Magnificat, galerie Flickr de Lawrence OP

« La Visitation », mosaïque de la Basilique du Rosaire à Lourdes (Galerie Flickr de Lawrence OP)

Le mois passé, différents Stabat Mater tout au long de l’histoire de la musique vous ont été proposés. Mais, parlant de miséricorde, c’est-à-dire miseris cor dare donner le coeur à ceux qui en ont besoin, il y a aussi l’un des trois cantiques évangéliques mis en musique par de nombreux compositeurs, le Magnificat (Luc I, 46-55).

Ici aussi la miséricorde de Dieu est bien présente, spécialement dans le deuxième verset (“Il s’est penché sur son humble servante; désormais, tous les âges me diront bienheureuse”) et dans le quatrième, que l’on peut traduire par : “Sa miséricorde se répand de génération en génération sur ceux qui le craignent”.

Ce texte a occupé une place importante dans la liturgie dès le début de la chrétienté. Le Magnificat y était placé à la fin de l’office du soir (Vêpres). Au Moyen-âge, le Magnificat était chanté en grégorien mais, avec le développement de la polyphonie, des arrangements polyphoniques furent aussi composés. A la Renaissance, la polyphonie était chantée a cappella. Roland de Lassus composa une centaine de Magnificat et Palestrina une trentaine.

Au 17è siècle, avec le début du baroque, la polyphonie devenue de plus en plus complexe fit place à une “seconda pratiqua”, style concertato ou monodie accompagnée. Les “Vêpres de la sainte vierge” (1610) de Claudio Monteverdi, à la fin desquelles il y a un splendide Magnificat, en sont le témoin (René Jacobs chez Harmonia Mundi Gold, ou J.E. Gardiner chez Archiv).

Après avoir cité les Magnificat de Dunstable, Dufay, Binchois et Schütz, et au 18è siècle le prédécesseur de Bach à Leipzig, Johann Kuhnau, et Jan Dismas Zelenka, voici Antonio Vivaldi. Son remarquable Magnificat est relativement court, avec un “Et misericordia” superbe, dans la veine du deuxième verset de son célèbre Gloria (“Et paix sur la terre…”). A écouter ! L’œuvre résiste même aux versions romantiques, mais on préfère cependant les versions baroques, par exemple celle de Rinaldo Allessandrini chez Opus 111/Naïve.

Il faut s’arrêter sur le plus beau et le plus connu des Magnificat, celui de Jean Sébastien Bach. Ecrit pour la Noël 1723, puis profondément révisé dix ans plus tard, c’est l’un des grands arrangements de textes cérémoniels traditionnels du rite luthérien et l’une des plus belles oeuvres du kantor de Leipzig. Il est écrit pour choeur à cinq voix, deux flûtes, deux hautbois, trois trombones, timbales, cordes et continuo (selon les chefs, viole de gambe ou violoncelle, contrebasse, basson, orgue ou clavecin). Un splendide solo de hautbois introduit le chant soliste de la soprano et l’accompagne tout au long du deuxième verset. Pour “Toutes les générations …” le chœur chante en canon pour symboliser la foule en une polyphonie nerveuse. Quant au quatrième verset, “Sa miséricorde s’étend d’âge en âge”, Bach s’épanche en une musique mélancolique proche de ses passions, avec deux solistes, alto et ténor (nous conseillons Jordi Savall chez Alia Vox ou Masaaki Suzuki chez Bis. Nous déconseillons la vision romantique de Karajan chez DG).

Au 19è siècle, citons Schubert, dont ce n’est pas la meilleure oeuvre, et pour le début du 20è siècle, l’anglais Ralph Vaughan Williams. Plus près de nous, il y a le polonais Krystof Penderecki. Son Magnificat de 1974 fait partie des grands oratorios avec lesquels il est devenu célèbre. Insistons pour clore ce bref panorama sur les Magnificat des orthodoxes John Tavener (britanique décédé en 2013) et de l’estonien Arvo Pärt (1989), deux chef-d’œuvres qui offrent à l’âme apaisement et réconfort dans le monde d’aujourd’hui (John Tavener chez Hyperion ou chez Naxos, et Arvo Pärt par Theatre of Voices chez Harmonia Mundi).
cantiquz

Dominique Lawalrée, op

Article initialement destiné à la revue Pastoralia de l’archidiocèse de Malines-Bruxelles (04/2016).


Tags : , , , ,

« La chair délivrée » – Maurice Bellet

Maurice Bellet - La Chair délivréeA l’heure des deux synodes sur la famille, Maurice Bellet, psychanaliste, théologien et philosophe, réfléchissait sur les chrétiens et la sexualité. Un ouvrage vient de paraître qui nous en livre sa pensée. Il commence par nous rappeler le malaise, le divorce même, entre les positions de l’Eglise en matière de morale sexuelle et les fidèles. Il fait un parallèle intéressant entre cette crise et la crise de l’exégèse (foi et raison) qui, à la fin du 19e siècle, a duré cinquante ans, jusqu’à la publication de l’Encyclique Divina afflante spiritu de Pie XII (1949). Comme précédemment, on se bloque sur la chose plutôt que sur la relation.

En repartant de l’Écriture, l’auteur nous propose d’aborder la sexualité autrement que par une opposition entre le permis et le défendu. Il déplace l’accent vers la relation entre l’homme et la femme en tant qu’être humain de relation, de parole et de désir. Ce qui est clairement défendu, c’est le meurtre ; et celui-ci n’est pas seulement corporel.

A lire et à relire pour comprendre pleinement la pensée de l’auteur.

160p., chez Bayard, 2015. ISBN 978-2-227-48832-8

Dominique Lawalrée, op


Tags : , , , ,

La miséricorde en musique : 1. Stabat Mater

Christ sur la Croix

Christ sur la Croix, atelier de Rogier van der Weyden, anciennement attribué à Robert Campin, vers 1425, Staatliche Museen zu Berlin.

Les compositeurs ont, comme les plasticiens, certains thèmes religieux de prédilection. Il y a autant de Stabat Mater, de Salve Regina ou de Magnificat chantés, qu’il n’y a de Descente de Croix, de Pieta ou d’Adoration des Rois Mages peints ou sculptés. En cette année sainte, attardons-nous un peu sur ces deux textes, vus sous l’angle de la miséricorde : le Stabat Mater ce mois-ci, et le Magnificat le mois prochain.

Le poème médiéval (en latin) du Stabat Mater apparaît sous forme de séquence le jour de la fête de Notre Dame des Sept Douleurs, et sous forme d’hymne le vendredi saint. Son auteur est inconnu, mais on l’attribue à Jacopone da Todi, un moine franciscain italien décédé en 1306. Il serait donc l’auteur du Stabat Mater Dolorosa décrivant la Mère au pied de la croix, mais également d’un Stabat Mater Speciosa (qui a disparu de la liturgie), la décrivant auprès du berceau.

Outre le chant grégorien, le Stabat Mater a été mis en musique par de nombreux compositeurs tels que Josquin Desprez (CD chez Harmonia Mundi par Herreweghe), Palestrina, Roland de Lassus, Alessandro Scarlatti, Haydn (chez Archiv par Pinnock), Schubert, Rossini, Liszt, Dvorak, Gounod et Verdi. Les plus célèbres sont ceux de Pergolèse et de Vivaldi. Au 20e siècle, on relève ceux de Poulenc, de Szymanosky, de Penderecki et d’Arvo Pärt et au 21e siècle celui de Karl Jenkins.

Le poème en lui-même est fort doloriste : « Fais-nous la grâce de souffrir comme il souffrit autrefois », ou encore « Plante les clous du calvaire dans mon coeur, profondément ». Si ce langage peut ne pas parler à tout le monde, on se sent en tous cas invité à contempler Marie au pied de la croix, et à découvrir combien ce tableau parle de la miséricorde : celle du Christ en croix pour nous tous, celle du Christ pour Marie, qu’il confie à la protection du disciple Jean, celle du Christ et de Marie pour Jean, confié à la maternité de Marie, et celle de Marie pour son fils souffrant, auprès duquel elle veille. 1

Vivaldi n’a utilisé que les dix premières strophes (sur les 20 qui constitue le poème complet). Son Stabat Mater est en fait sa première oeuvre de musique sacrée (Venise, 1712 : Vivaldi a 34 ans). C’est une peinture musicale qui nous fait partager la douleur de Marie, mais sans exagération. Chez Pergolèse (Naples, 1735), le côté théâtral est encore accentué, ce qui était à l’époque très audacieux pour de la musique destinée à l’église (on fit les mêmes reproches à Bach pour sa Passion selon saint Matthieu), mais c’est cela qui assurera le succès de son Stabat Mater pour la postérité, une oeuvre écrite in extremis quasi sur son lit de mort (Pergolèse est mort à 26 ans). Pour ces deux partitions, on recommande les enregistrements anciens, mais de référence et toujours disponibles, de Christopher Hogwood (chez Decca).

Impossible de décrire tous les Stabat Mater. Au 20e siècle, il faut avoir entendu le chef d’œuvre de Francis Poulenc écrit en 1950, une sorte de Requiem sans désespoir dédié à la Vierge de Rocamadour où il avait eu une conversion (nouvelle version par Daniel Reuss chez Harmonia Mundi). Celui de Krystof Penderecki (1974) fait partie des grandes fresques religieuses avec lesquelles ce compositeur polonais s’est rendu célèbre. Plus près de nous, Arvo Pärt et sa musique contemplative touche un vaste public. Le début de son Stabat Mater illustre l’image du calvaire. C’est comme un travelling de caméra : d’abord le ciel, puis une lente descente ; on distingue le visage de Jésus, puis peu à peu tout son corps sur la croix ; elle s’arrête au pied, et Marie est là dans sa détresse, le chant peut commencer. Cette longue descente des cordes est saisissante, autant que l’est le début de Perglolèse avec sa succession de dissonances exquises entre les deux voix. A écouter absolument ! (chez ECM, CD Arbos).

Enfin, Sir Karl Jenkins, un compositeur gallois d’œuvres sacrées dans la grande tradition des chorales anglaises, très connu dans les pays anglo-saxons, a écrit un Stabat Mater en 2007. Il interrompt à six reprises les strophes du poème pour y insérer d’autres textes dans diverses langues. Comme il en a l’habitude, dans un souci d’universalité, il mêle aux instruments de l’orchestre symphonique quelques instruments exotiques, réalisant une sorte de « world music ».

(Le mois prochain : les Magnificat)

Dominique Lawalrée, op

Article initialement destiné à la revue Pastoralia de l’archidiocèse de Malines-Bruxelles (03/2016).

Notes:

  1. Merci au chanoine Eric Mattheeuws.

Tags : , , , , , , ,

La Présence Pure

Christian Bobin - La présence pureSi vous n’êtes pas attiré a priori par la poésie, ou si vous en avez lu mais qu’elle vous a paru hermétique, voici un petit recueil de Christian Bobin parmi ses plus beaux : La Présence Pure. L’édition originale de 1999 est parue aux éditions « Le Temps Qu’il Fait » (ISBN 2.86853.316.7), tandis que l’édition de poche, comprenant aussi six autres très beaux textes, est parue en 2008 dans la collection Poésie/Gallimard, N°439 (ISBN978-2-07-034982-1).

Dans La Présence Pure, Christian Bobin décrit son père placé dans un home spécialisé pour les malades d’Alzheimer. Dans la cour de l’établissement, il y a un arbre avec ses feuilles jaunes d’automne. Son père et l’arbre le conduisent vers les mêmes pensées. De très courts textes se succèdent, alternant l’arbre et son père, des méditations sur la vieillesse et le dépouillement, sur la maladie et la mort, mais aussi sur la vie, la naissance et la renaissance, et sur Dieu.

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent ». (p.43)

C’est absolument magnifique et très nourissant. Pas besoin de tout lire en une fois, mais de s’arrêter, de picorer, de goûter… Je trouve cela très inspirant. Il y a matière à composer différents morceaux. D’ailleurs j’ai commencé avec une longue pièce (15 minutes) pour deux pianos et quatre pianistes : un huit mains, ou plutôt un double quatre mains. Ce qui m’a inspiré ? « L’arbre s’entretient avec le vent des choses éternelles et ses jeunes feuilles en frémissent de plaisir ». (p.56)

Son père (et quelques autres pensionnaires sur lesquels il s’attarde de temps en temps) qui retombe dans l’innocence de l’enfance, et l’arbre qui se dépouille de ses feuilles représentent ce qu’il appelle la présence pure.

Au dos de l’édition originale, il y a un extrait qui nous interpelle : « Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd’hui arrivé à ses fins, sans comprendre qu’il s’est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce » (p.54)

Bonne lecture !

Dominique Lawalrée


Tags : , , , ,

Site international des Dominicains