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Les paroles de Jésus dans les évangiles sont-elles vraies ?

Jésus a-t-il prononcé littéralement les paroles qui sont mises sur ses lèvres par les évangiles ? Cette question revient souvent dans des groupes qui lisent les évangiles. Souvent aussi telle parole de Jésus tirée d’un récit évangélique sert d’argument pour critiquer une opinion considérée comme déviante par rapport à la foi.

Un récit et un témoignage peuvent être vrais sans être exacts du point de vue de la facticité historique. Un exemple contemporain peut éclairer cette question, au moins comme analogie qui nous est directement accessible et qui peut nous donner à penser.

Marcelo Barros, moine bénédictin et théologien brésilien très connu, a été un proche collaborateur de Dom Helder Câmara 1, décédé en 1999. De 1967 à 1976, il a été secrétaire de la commission diocésaine pour les questions œcuméniques. À ce titre, il rencontrait Dom Helder tous les mercredis à 9h du matin.

En 2011, il publie un livre Dom Helder Câmara. Profeta para os nossos dias 2. Il écrit ce livre pour la jeunesse qui n’a pas connu Dom Helder, afin de garder vivante sa mémoire. Il s’agit fondamentalement d’un témoignage personnel.

Dans son introduction, Barros écrit ceci :

Je n’ai pas l’intention de faire un reportage ni un compte-rendu de rencontres. S’il vous plaît, recevez ces pages comme un simple témoignage d’un frère qui a eu la grâce de travailler un certain temps avec Dom Helder et qui, au long des années, a été pour lui un maître et un exemple de vie. À mesure que j’écris, les souvenirs montent en moi, et la mémoire se fait plus vive. Je ne veux pas faire un livre nostalgique et prisonnier du passé. Je souhaite converser avec vous qui me lisez, en pensant à ce que nous vivons actuellement. Ce qui m’intéresse, c’est de réfléchir et d’approfondir l’héritage de Dom Helder pour l’humanité du 21e siècle, et en particulier pour la jeunesse. Si quelque événement ne s’est pas exactement passé comme je le raconte ici, – j’en demande pardon, – je jure que j’ai perçu les choses de cette manière et qu’elles sont enregistrées ainsi dans ma mémoire. Je vous invite à revivre avec moi ces événements et ces histoires qui sont encore bien plus vivants au plus intime de moi-même.
Que celui qui apprécie le cinéma pense à un film construit sur diverses scènes séparées et qui, peu à peu, se relient et ouvrent la perspective d’une vue d’ensemble. (p.17)

Marcelo Barros vient rencontrer Dom Helder quelques jours avant sa mort.

“Ne laisse pas mourir la prophétie 3”. Telle est l’ultime parole que j’entendis de lui. C’était le jeudi 7 août 1999. […] Il ferma les yeux, semblant sommeiller. J’ai pensé que je le dérangeais et je me décidai à partir.
– Dom Helder, je m’en vais. Donnez-moi une parole de vie et bénissez-moi.
Il restait calme et les yeux fermés. Dans la pièce d’à côté, les gens parlaient d’autre chose. Personne n’était là pour entendre quand, les yeux toujours fermés, il balbutia quelque chose. Je me suis approché pour l’écouter. Avec difficulté, il a murmuré : “Ne laisse pas mourir la prophétie.”
Je sais que pour ceux qui ont accompagné Dom Helder ces jours-là, il se taisait totalement presque tout le temps et qu’il avait très peu de moments de lucidité. Pour eux, cette parole que je recueillis du secret de son cœur paraît surprenante et même incroyable. Il est clair cependant que ces personnes ne savent pas exactement quelle est mon histoire avec lui et ne peuvent comprendre le sens de cette parole et de son histoire que seul je pouvais comprendre et y réfléchir ensuite.  (pp. 19-20)

Plus loin dans son livre, Marcelo raconte qu’un jour il va trouver l’abbé de son monastère, à Olinda, pour lui demander l’autorisation d’aller vivre avec quelques moines dans le quartier le plus pauvre de Recife. L’abbé le lui déconseille. Cet épisode n’est pas daté.

La semaine suivante, j’ai raconté à Dom Helder mon désappointement et ma déception. Il m’encouragea à ne pas renoncer, mais aussi à ne rien précipiter. Me conduisant à la porte (ce jour-là il devait recevoir un journaliste français qui attendait que je sorte), il me dit : “L’important est que, vivant actuellement ce que tu vis, tu approfondisse ta solidarité avec les pauvres, les préférés de Dieu, comme chemin de spiritualité. Transmets cela au monastère comme le message le plus important. Ne te décourage pas. Ne laisse pas mourir la prophétie !” (pp. 92-93).

En 1969, Dom Helder demande à Marcelo Barros de prendre la succession du P. Antônio Henrique Pereira Neto, coordinateur de la pastorale des jeunes, assassiné par les militaires :

Moi-même je me sentais peu préparé à travailler avec les jeunes. Dom Helder me regarda avec un sourire ironique et me dit, en riant à moitié : “Ne laisse pas mourir la prophétie !” (p. 119).

Les dernières années de sa vie, Dom Helder a assez souvent répété :

Ne laissez pas mourir la prophétie !

Réflexion personnelle. À l’époque où Marcelo Barros publie son livre (2011), le dialogue qu’il a eu avec Dom Helder au sujet d’une implantation monastique en milieu très pauvre a eu lieu au moins trente-cinq ans auparavant (en 1976 au plus tard, date où cesse sa responsabilité à la commission œcuménique). Il est évident que le détail littéral de la réponse de Dom Helder n’est pas absolument garanti 4. Mais sa réponse a profondément marqué Barros : le contenu de cette réponse peut être tenu pour certain, et certainement la phrase « Ne laisse pas tomber la prophétie » qui l’a touché au plus profond. Barros dit aussi qu’à deux autres reprises Dom Helder lui a dit la même phrase.

Quand, plus de vingt ans après ce dialogue, il vient voir Dom Helder une dernière fois quelques jours avant sa mort, en 1999, il reste habité par ce qu’il a entendu le jour de ce dialogue et par ce que Dom Helder lui a répété deux fois. Dom Helder balbutie quelque chose. Marcelo entend la phrase qui l’avait autrefois tellement marqué et bouleversé. Il l’a réellement entendue à ce moment. Les personnes les plus proches de Dom Helder ces jours-là et qui l’accompagnent dans cette dernière période de sa vie disent que ce n’est pas croyable qu’il ait pu exprimer ces mots : il n’a plus ni la lucidité ni la capacité de parler encore. On ne peut affirmer que Dom Helder n’a pas balbutié cette parole, mais il me paraît raisonnable de penser que Marcelo Barros a réellement entendu quelque chose, une parole qui lui était directement adressée, mais que Dom Helder ne l’a de fait pas dite à ce moment : cet entendre est une expérience psychologique et spirituelle particulièrement forte pour lui. Pour autant, et si Dom Helder n’a pas réellement prononcé ces mots, le récit n’est-il pas vrai ? Il est vrai, mais d’une autre vérité que l’exactitude historique matérielle : la parole de Dom Helder, entendue il y a trente-cinq ou quarante ans a retenti à nouveau pour Marcelo, et elle reste pour lui aujourd’hui une parole vivante et qui le fait vivre. Au chevet de Dom Helder, il l’entend réellement.

Par rapport aux évangiles : des témoins parlent de leur expérience et de leur foi à partir de la rencontre d’une personne, Jésus, et de ce qui a été vécu avec lui. Ces récits sont rédigés plusieurs dizaines d’années après la mort de Jésus. À la différence du récit de Barros, aucun des évangiles n’est le récit direct d’un témoin, mais ces évangiles font écho à ces témoins directs et à ce dont ils ont témoigné. Le témoignage est vrai ; ce qui se dit par là de Jésus dans la foi est vrai. Le détail et l’exactitude des paroles ne sont cependant pas assurés.

PS : j’ai rencontré personnellement dom Helder Câmara chez lui à deux reprises, quand qu’il était archevêque et puis alors qu’il était émérite. J’ai bien connu Marcelo Barros, je l’ai rencontré plusieurs fois, et j’ai été plusieurs fois dans le petit monastère bénédictin de Goiás où il a résidé pendant plusieurs années à partir de 1976. L’ensemble de son témoignage, dans ce livre, me touche profondément.

Ignace Berten, février 2017

Notes:

  1. Helder Câmara : 1909-1999 ; archevêque d’Olinda et Recife de 1964 à 1985.
  2. Dom Helder Câmara, prophète pour notre temps. São Paulo, Paulus, 219 p. Les passages cités sont traduits par moi.
  3. « Não deixe cair a profecia ». Le sens premier est : Ne laissez pas tomber la prophétie.
  4. Le texte comporte de nombreuses citations de Dom Helder. Parfois il s’agit d’échanges dans diverses rencontres, en autres avec des jeunes : c’était spontané, il n’y a pas eu d’enregistrement. Marcelo dit le souvenir qu’il en a gardé, peut-être à partir de notes de l’époque… Ce ne peut être la littéralité de la parole de Dom Helder, mais le contenu est authentique et vrai.

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La liberté d’expression est-elle sans limite ?

Une conférence de frère Ignace Berten, op

Couverture Charlie HebdoSuite au massacre de toute une partie de l’équipe de rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, beaucoup de questions ont été posées concernant la liberté d’expression. Peut-on tout dire dans les paroles ou dans les images ? Ces questions continuent à être présentes et débattues. À ce sujet, en simplifiant, deux tendances s’expriment. Pour la première, dans une société démocratique et d’État de droit, tout est permis sauf ce qui est explicitement interdit par la loi, et il en va ainsi pour la liberté d’expression. On ne peut donc en aucun cas limiter celle-ci si ce n’est pas illégal. Liberté d’expression et liberté de presse doivent donc être défendues inconditionnellement dans le cadre de la légalité. C’est en gros la position officielle, en Belgique, du CAL. Pour la seconde tendance, ce critère est évidemment déterminant, mais il y en a un autre complémentaire qui est celui de la responsabilité citoyenne et politique et de la responsabilité éthique, responsabilité qui peut nuancer la liberté d’expression. Tous trois, à partir d’horizons différents, nous nous situons sur cette seconde ligne. Notre soirée ne consistera pas en un débat contradictoire entre nous, bien que chacune et chacun nous nous exprimons à partir de notre horizon convictionnel propre. La contradiction peut éventuellement être portée par la salle dans le débat qui suivra.

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Le synode sur la famille : Priorité à l’approche pastorale et ouverture aux interprétations divergentes

Suite aux deux analyses proposées après la première session du synode, « Miséricorde et doctrine : Enjeux théologiques et ecclésiologiques du synode sur la famille » (novembre 2014), et à mi-chemin entre les deux sessions : « Synode sur la famille : ouvertures ou blocages ? » (juin 2015), je propose ici quelques éléments d’analyse 1 d’abord du chemin accompli entre les deux sessions du synode (octobre 2014 et octobre 2015) 2 et ensuite du travail effectué au cours de cette seconde session et du résultat offert dans le rapport final. Comme je l’ai fait pour les deux premières études, je m’attache en particulier à la question de l’accès ou non à la communion des personnes divorcées et remariées. Cette question n’est pas, rappelons-le, l’objet principal du travail du synode ni, très loin de là, le centre de son message. Mais, comme l’a fait remarquer le cardinal Schönborn, le 23 octobre, veille du vote final, « elle comporte, il est vrai, un caractère emblématique 3. »

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Fr. Ignace Berten, OP

Notes:

  1. Mes sources sont principalement : le site du Vatican, vatican.va et press.vatican.va, le site Zenit, les sites Cathobel, La Croix et le site Urbi & Orbi, le site Global Pulse Magazine, Sandro Magister et le site Chiesa. À partir de ces diverses sources j’ai aussi cherché les documents originaux quand ils étaient cités. J’ai souvent traduit les textes moi-même.
  2. Pour faire le lien, je reprends l’un ou l’autre élément du deuxième rapport.
  3. Interview dans Le Figaro, 23.10.15.

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La présence du Christ dans l’eucharistie

Eucharistie - Kelch und Hostienschale, galerie Flickr de Michael Haderer

Au sein d’un groupe de réflexion et de partage, – une fraternité dominicaine de Bruxelles, – nos avions décidé de rencontrer la question : Que signifie pour moi la présence réelle du Christ dans l’eucharistie ?

Afin de m’exprimer personnellement, je prends appui sur le théologien Edward Schillebeeckx, avec qui j’ai travaillé à Nimègue, et que j’apprécie beaucoup. Son petit livre La présence du Christ dans l’eucharistie a été et reste très éclairant pour moi. Ce petit livre, dense et un peu difficile, date de 1967 (1970 pour l’édition française 1), mais n’a rien perdu de son actualité pour le fond.

En m’exprimant personnellement, je ne prétends pas avoir la vérité et je ne veux pas l’imposer : j’essaie, comme théologien et comme croyant, de dire ma foi réfléchie nourrie par l’expérience et l’étude.

Avant d’aborder l’approche de Schillebeeckx, trois données historiques préalables concernant le langage utilisé à propos de l’eucharistie et de la présence du Christ dans l’eucharistie.

Pendant le premier millénaire de la pensée chrétienne, le sens de la distinction entre les expressions ‘corps mystique du Christ’ et ‘corps réel du Christ’ était à l’exact inverse du sens qui s’est généralisé au cours du second millénaire. Le corps réel du Christ était l’Église ; le corps mystique du Christ était l’eucharistie. C’est à partir du 13e s. que le sens s’inverse : on parle du corps réel du Christ dans l’eucharistie et du corps mystique du Christ pour désigner l’Église. Quoi qu’il en soit de l’usage des expressions, cela nous rappelle que la présence du Christ dans l’Église, et donc dans la communauté qui célèbre, est première par rapport à la présence eucharistique.

Pour exprimer la présence du Christ dans l’eucharistie, la théologie catholique utilise depuis le Moyen-Âge le mot transsubstantiation. La première utilisation connue du mot ‘transsubstantiatio’ est le fait de Roland Badinelli entre 1140 et 1150. Devenu pape sous le nom d’Alexandre III en 1159.

Il semble que le premier à avoir utilisé l’expression ‘présence réelle’ pour parler de l’eucharistie a été Jacques Pantaléon, prêtre à Liège dans les années 1250, proche de Julienne du Mont-Cornillon, par laquelle a été instituée à Liège la Fête-Dieu (fête du Saint-Sacrement). Il devient pape sous le nom d’Urbain IV en 1261 et institue la Fête-Dieu pour l’Église universelle en 1264.

Autrement dit, on n’a pas toujours parlé de l’eucharistie de la même manière ni en termes de présence réelle : il y a un tournant à ce sujet entre les 12e et 13e siècles. Mais nous recevons cette expression de la tradition : elle est importante. Comment la comprendre ?

Schillebeeckx s’interroge : comment penser et dire aujourd’hui la présence du Christ dans l’eucharistie ? Je ne propose pas ici un résumé du livre mais 1° j’essaie de synthétiser de façon assez libre l’essentiel de sa pensée, et 2° de dire à partir de là comment personnellement je pense théologiquement cette présence.

Frère Ignace Berten OP

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[PhotoCC]

Notes:

  1. Paris, éditions du Cerf. Ce livre n’est plus au catalogue de l’éditeur.

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Synode sur la famille : ouvertures ou blocages ?

Synode sur la famille : ouvertures ou blocages

En novembre 2014, j’ai publié une étude sur le synode sous le titre « Miséricorde et doctrine : enjeux théologiques et ecclésiologiques du synode sur la famille« . Nous sommes à mi-parcours du temps qui sépare la première de la seconde session de ce synode. J’essaie ici de faire le point sur la préparation de cette dernière.

Les controverses et affrontements qui ont eu lieu avant et pendant le synode, qui se sont focalisées sur la question de l’accès des divorcés remariés à la communion eucharistique, ne se sont pas apaisés. Bien au contraire. Elles ont même parfois pris un ton plus violent. Je reste convaincu qu’il s’agit là d’une question paradigmatique dont la réponse conditionnera l’approche possible concernant d’autres dossiers difficiles : contraception, union homosexuelle, polygamie…

Il y a cependant plusieurs éléments nouveaux : des pétitions adressées au pape ou aux évêques pour qu’ils maintiennent fermement la doctrine de l’Église ; des rencontre entre évêques de différents pays en préparation de la prochaine session du synode ; et différentes études théologiques nouvelles en appui tant des opposants à tout changement que des promoteurs d’un changement dans la pratique de l’Église.

J’avais exprimé une conviction dans ma première étude : une pastorale de miséricorde, dans cette question précise, n’est pas possible de façon cohérente sans changement de doctrine. Les débats et controverses en cours me confirment dans cette conviction.

Je suis aussi convaincu, et on touche là à une difficulté majeure, que la doctrine dite unanime à travers toute l’histoire de l’indissolubilité du mariage sacramentel ne peut rester indemne dans la perspective d’une ouverture à la communion sacramentelle pour les divorcés remariés : elle demande à être réinterprétée radicalement en termes d’appel éthique et d’exigence spirituelle, mais non en termes de norme de type canonique.

En conclusion j’essaie de d’imaginer les différentes réponses possibles qu’apportera le synode, dans une ligne d’ouverture ou de ce que je considère comme un blocage, et les différentes réponses qui pourraient être celles du pape François.

Le synode sur la famille qui est en cours et est entre ses deux sessions, suscite des attentes, des espoirs, et des craintes. Mais aussi de nombreuses controverses publiques au sein de l’Église. Où en est-on aujourd’hui ?

L’analyse que je propose ici essaie d’être aussi objective que possible, en donnant l’écho des diverses positions sans les déformer ou les simplifier. Mais je ne suis pas neutre : ce rapport est aussi un plaidoyer pour le changement.

Depuis l’annonce du synode, trois réalités concernant la famille sont l’objet de questionnement et largement de controverses en ce qui concerne les deux derniers : la contraception (et la remise cause de la doctrine d’Humanae Vitae), l’accueil des divorcés remariés par l’Église et leur accès à la communion, les homosexuels et la relation homosexuelle. Les débats les plus vifs concernent les divorcés remariés. Il y a lieu de se demander pourquoi et quels sont les enjeux de ce débat.

Dans une première partie, je situerai rapidement l’évolution de la conjoncture ecclésiale de Vatican II à aujourd’hui, puis je ferai un bilan de la première session du synode 1, pour faire ensuite le point sur les débats en cours, en m’attachent plus particulièrement à cette question des divorcés remariés, avant de tirer quelques conclusions et perspectives.

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Fr. Ignace Berten, OP

Notes:

  1. Dans un premier document Miséricorde et doctrine : enjeux théologiques et ecclésiologiques du synode sur la famille, novembre 2014, j’ai largement développé les deux premières parties, que je résume rapidement ici. Ce document est accessible, entre autres ici ou ici.



Miséricorde et doctrine : Enjeux théologiques et ecclésiologiques du synode sur la famille

Synode sur la famille 2014

La première étape du synode sur la famille vient de s’achever. Le pape François a clairement voulu ce synode sur la famille animé par l’esprit de miséricorde auquel il ne cesse d’appeler et qu’il manifeste lui-même dans ses gestes et ses paroles. Dans Evangelii Gaudium il a clairement dit vouloir redonner souffle à la collégialité. Dans cet esprit, il en appelle à une revalorisation des conférences, mais de plus il a demandé l’implication des communautés croyantes en invitant les évêques à consulter les fidèles des paroisses.

Les mois qui ont précédé le synode ont été marqués par une polarisation publique au plus haut niveau des cardinaux sur la question de l’ouverture ou non de l’accès à la communion eucharistique pour les divorcés remariés. Cette question n’est pas la plus importante ni la plus urgente concernant la problématique de la famille et des familles aujourd’hui pour l’Église. On peut se demander alors pourquoi elle a pris une telle place dans le débat public et puis dans le temps de débat au synode lui-même.

Cet article montre que la raison en est que cette question constitue comme un paradigme. La mise en oeuvre de la miséricorde évangélique est inopérante sans changement de doctrine. Or très majoritairement, les pères synodaux ont dit et redit qu’on ne devait ni pouvait changer la doctrine : il suffirait de mieux l’expliquer et, éventuellement par compassion, ne pas être trop regardant sur son application.

Cet article analyse la façon dont le débat s’est développé lors du synode au sujet de cette question des divorcés remariés, et en souligne à la fois les tensions et les contradictions. Il montre ensuite que sur de nombreuses questions la doctrine affirmée de la façon la plus solennelle lors de conciles ou par le magistère de l’Église a de fait changé et qu’il y a, au cours de l’histoire, de véritable contradiction dans les affirmations doctrinales. Il conclut par quelques modestes conclusions et perspectives proprement théologiques.

S’il peut être reconnu que sur ce point la doctrine peut changer, d’autres questions en souffrance dans l’Église pourront aussi être progressivement débloquées : ministères, contraception, homosexualité, etc. […] 


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Les laïcs dominicains et la prédication

Lettre du fr Bruno Cadoré, Maître de l’Ordre

Frère Bruno Cadoré OP, Maître de l'OrdreC’est à l’occasion du jubilé de l’Ordre que le fr Bruno Cadoré adresse cette lettre à toute la famille dominicaine et plus particulièrement aux laïcs dominicains, et parmi ceux-ci plus particulièrement encore aux Fraternités dominicaines.

Dominicains, – frères, sœurs et laïcs, – nous sommes envoyés pour prêcher l’Évangile. Le pape François a fortement mis en valeur cet appel à l’évangélisation dans son Exhortation apostolique Evangelii gaudium. « Aujourd’hui, plus que jamais peut-être, le thème des laïcs dominicains doit nous aider à découvrir davantage que nous tous, membres de la famille dominicaine, sommes envoyés ensemble pour servir la conversation de Dieu avec le monde en annonçant l’Évangile de la paix. »

C’est Paul VI qui a introduit ce mot conversation au cours du Concile. Il définit bien ce que doit être l’esprit de la prédication dominicaine et plus clairement encore ce qui doit animer la participation des laïcs à cette mission.

On peut voir une analogie entre le contexte ecclésial et sociétal où est né l’Ordre et la réalité présente. Comme l’Église a été bousculée dans sa manière d’être par la société féodale, l’Église d’aujourd’hui est bousculée à la fois par la modernité sécularisante et par la diversité culturelle et religieuse de notre société. L’Église est confrontée comme au 13e s. à l’émergence de nouveaux savoirs et de nouvelles manières d’y accéder.

« La notion de “famille dominicaine” n’est pas seulement une manière de dire les convergences entre plusieurs groupes ayant un même propos. Elle exprime aussi un mode d’évangélisation et, de ce point de vue, les laïcs dominicains sont un rappel de cette exigence enracinée dans l’Évangile. »

L’Ordre des Prêcheurs n’a pas le monopole de la prédication, mais il est appelé à l’exercer sous le mode propre de la fraternité et de la communion.

Qu’implique la prédication comme conversation ? En ce qui concerne les laïcs dominicains, cette conversation présente une double dimension. Les laïcs sont porteurs d’une expérience humaine et chrétienne propre du fait de leur enracinement dans la vie familiale, professionnelle et sociale. Cette expérience très diversifiée doit nourrir la prédication de la famille dominicaine, et cela d’autant plus que « dans beaucoup de lieux du monde contemporain, la situation habituelle d’un laïc le confronte à l’indifférence, au scepticisme et à l’incroyance [et j’ajouterais à l’esprit antireligieux si présent dans certains milieux en Belgique – IB], d’une manière bien différente des religieux, et cela doit venir enrichir la prédication de l’ensemble de l’Ordre ».

Cette complémentarité est indispensable à la fécondité de la mission de l’Ordre, mais elle est trop peu mise en valeur. « Il est important de souligner que l’une des tâches de la famille dominicaine est de s’organiser de sorte que ces multiples expériences – et pas seulement les actions concrètes d’évangélisation – entrent en conversation et s’enseignent mutuellement. » En ce sens, nos journées d’études, comme la dernière consacrée à « l’amour dans tous ses états », sont une heureuse réalisation de cette complémentarité.

La réalité de la famille dominicaine devrait nous aider à dépasser une relation hiérarchisante entre prêtres et laïcs, consacrés ou non, hommes et femmes, vieux et jeunes.

« Insister sur l’engagement des laïcs dominicains dans la prédication signifie, dans la tradition de l’Ordre, insister sur l’exigence de l’étude. » Les laïcs doivent se donner les moyens de réfléchir sérieusement leur propre engagement chrétien en étant affrontés, dans leur propre vie et dans leur milieu, à la grande diversité des réalités humaines personnelles, familiale et sociales : « C’est dans l’expérience concrète que se posent les questions de vie de couple, d’éducation des enfants, de responsabilité professionnelle, de précarité de l’emploi, de niveau de vie économique, d’engagement politique et social. » Sur tous ces terrains la contribution des laïcs est sans pareille.

C’est bien en tant que laïcs que les laïcs dominicains peuvent apporter la meilleure contribution à la mission de l’Ordre, « en se distinguant délibérément de toute “contamination par la vie religieuse”, et en évitant des formalismes qui aboutiraient à la sclérose ». Et en étant aussi ouverts à « l’émergence d’autres formes de laïcat dans la famille », en particulier en lien avec les jeunes.

C’est tout un esprit et un programme que le fr. Bruno offre ainsi à nos fraternités.

Fr. Ignace Berten, op


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Où va la famille ?

Family Portrait, Galerie Flickr de Nomadic LassLa décision la plus importante du pape François, jusqu’à présent, est sans doute la convocation d’un synode sur la famille. Par rapport aux synodes précédents, qui ont fait suite à Vatican II, François a introduit deux nouveautés très significatives. Tous les synodes ont été préparés par un document de consultation des épiscopats. Mais François a explicitement demandé aux évêques d’organiser une consultation des fidèles sur la base d’un document qui leur a été envoyé. Il a par ailleurs décidé que ce synode aurait lieu en deux temps : en octobre 2014, une première session destinée à faire le point sur la situation et, en octobre 2015, une seconde session proposera des orientations pastorales.

Pour rencontrer la question « Où va la famille ? », et je précise : en Europe, je développerai ici une approche en trois temps. D’abord, la situation de la famille en Europe. Ensuite, ce qui se révèle de la consultation sur la famille, enfin quelques réflexions fondamentales.

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[Rencension] Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne

Sous la direction de Laurent LEMOINE, Eric GAZIAUX et Denis MÜLLER

Paris, Éditions du Cerf, 2013, 2169 p.

Dictionnaire Encyclopédique d'Éthique ChrétienneCe dictionnaire encyclopédique est un instrument de formation et de travail particulièrement précieux à l’heure présente dans notre société de plus en plus plurielle, en particulier dans le champ éthique et religieux. Théologiens et philosophes, étudiants et chercheurs, hommes et femmes de culture y trouveront largement de quoi alimenter leur réflexion.

Ce dictionnaire œcuménique fait appel à 132 auteurs différents, principalement catholiques et protestants, de différentes compétences (théologiens, philosophes, historiens, sociologiques, etc.), et comporte 231 notices. Les pages de grand format (17 x 22,5 cm) sont présentées sur deux colonnes. Au début du volume, une table situe chacun des auteurs : fonction et rubrique(s) du dictionnaire. À la fin du volume, une table très développée reprend de nombreux thèmes qui ne sont pas traités par une rubrique spécifique, mais pour lesquels il y a un renvoi aux diverses rubriques où le thème est traité, tandis que dans le corps du texte, à la fin de chaque article, il y a renvoi à une série d’autres articles plus ou moins connexes.

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Les intégristes ne sont pas seulement ceux auxquels on pense

Fr. Ignace Berten

Fr. Ignace Berten

Quand on dit « intégristes », on pense spontanément aux musulmans radicaux, aux islamistes (wahhabites, salafistes…), et en catholicisme aux disciples de Mgr Lefebvre ou aux groupes qui sont proches de cet esprit tout en n’ayant pas rompu avec l’Église. Mais on peut aussi parler d’un intégrisme laïque.

La laïcité, comme théorie et pratique politique, est une heureuse chose. Elle consiste en la mise en œuvre d’une séparation des pouvoirs entre État et religion, à un respect de l’autonomie des deux sphères, celle de la responsabilité politique et celle des convictions religieuses. Cette laïcité ne signifie pas et n’implique pas le renvoi de la religion au domaine exclusivement privé. Tant la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (art. 18) que la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (art. 10) reconnaissent le droit à l’expression publique de la religion.

Lors des débats qui ont préparé le projet avorté de Constitution pour l’Europe, puis ceux qui ont précédé le traité de Lisbonne, il a été question, entre autres, d’inclure ou non le principe d’un dialogue ouvert et transparent avec les Églises, les religions et les organisations philosophiques et non confessionnelles, tout comme est prévu un tel dialogue avec les organisations de la société civile. Nombre d’associations laïques (en particulier la Fédération humaniste européenne, qui représente officieusement les diverses tendances de la franc-maçonnerie) ont milité pour que cet article n’apparaisse pas. Un compromis a été trouvé, capable de recueillir une majorité : un article est consacré au dialogue avec les organisations de la société civile dans le Traité sur l’Union européenne, le traité qui définit les grand principes politiques de l’Union (art. 11), tandis que l’article assurant le dialogue avec les institutions de conviction prend place dans le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (art. 12). Dans le projet de constitution, ces deux articles étaient rassemblés dans une section portant sur la démocratie participative, cette section en tant que telle et l’expression même de démocratie participative ont malheureusement disparu dans le traité de Lisbonne. On peut être d’accord ou non sur la façon dont l’Église catholique s’exprime au niveau officiel sur un certain nombre de questions, entre autres dans le domaine éthique, mais lui refuser un droit de parole publique sur les questions d’ordre politique est une discrimination par rapport à tout autre instance de la société civile et un manque de démocratie.

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