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Déclaration des fraternités belges – Statement from Belgian fraternities

Knockin' on Heaven's Door galerie Flickr de Franck Michel

La Turbie, porte de l’église

[English version below]

A frère Bruno Cadoré o.p., Maître de l’Ordre
A frère Alain Arnould o.p., Socius pour l’Europe du nord, l’Europe de l’ouest et le Canada
A frère Rui Carlos Antunes e Almeida Lopes o.p., Promoteur général du laïcat
A frère Philippe Cochinaux o.p., Prieur de la Vice-province Saint Thomas d’Aquin en Belgique
Aux membres des Fraternités laïques dominicaines et à leurs assistants religieux.

Chers frères et sœurs en Saint Dominique,

A l’occasion de la 10e Assemblée européenne des Fraternités laïques dominicaines qui s’est tenue du 4 au 8 Octobre 2017 à Fatima, Portugal, la Vice-province de Belgique a déposé une motion relative à l’accueil des personnes « dites » en situation irrégulière dans les fraternités (Version françaiseEnglish version).

Dans sa réponse d’octobre 2017 (version françaiseEnglish versionversión en español), le Conseil européen, au nom de l’Assemblée, « propose officiellement à chaque Province de réfléchir durant un an à cette motion afin de pouvoir apporter et partager lors de l’Assemblée Internationale des Fraternités Laïques Dominicaines les expériences et réflexions de chaque province ».

A quelques jours de l’événement, notre Vice-province souhaite répondre à cette invitation et partager, dans la déclaration ci-annexée, ce qui se vit au sein de ses fraternités. Nous le faisons sans intention polémique, avec un grand respect pour les diverses sensibilités qui s’expriment à ce sujet et dans l’unique objectif de nourrir la réflexion des instances de l’Ordre qui souhaiteraient se saisir du sujet.

En vous remerciant d’avance de la bienveillante attention que vous accorderez à la présente, nous vous serions reconnaissants de la diffuser très largement et restons à l’écoute de vos questions et réactions.

Bien fraternellement,

Vice-province Saint Thomas d’Aquin en Belgique
Pour le Conseil vice-provincial
Ludovic Namurois, o.p.
Président


To:
Br. Bruno Cadoré o.p., Master of the Order
Br. Alain Arnould o.p., Socius for Northwestern Europe and Canada
Br. Rui Carlos Antunes e Almeida Lopes o.p., General Promoter for Laity
Br. Philippe Cochinaux o.p., Prior provincial of the St Thomas Aquinas Vice-Province of Belgium
Members of Lay Dominican Fraternities and their religious assistants

Dear brothers and sisters in Saint Dominic,

On the occasion of the 10th European Assembly of Lay Dominican Fraternities which took place in Fatima, Portugal from 4 to 8 October 2017, the Vice-Province of Belgium submitted a motion about welcoming people in so-called irregular situations into lay Dominican fraternities. (Version françaiseEnglish version)

In its reply of October 2017 (version françaiseEnglish versionversión en español), the European Council of Lay Dominican Fraternities, on behalf of the Assembly, « formally proposed to each Province to reflect on this motion for one year so that it can bring and share the experiences and reflections of each Province at the International Assembly of the Lay Dominican Fraternities ».

As the International Assembly is drawing nearer, our Vice-Province would like to respond to this invitation and share what is experienced in our fraternities in the hereby annexed statement. We do this without any intention of feeding a polemic and with utter respect for the various shades of opinion expressed on this subject, with the sole purpose of bringing food for thought to the Dominican authorities that might want to look into this issue.

Thanking you for your kind attention, we would be grateful for the widespread distribution of our statement and look forward to receiving your questions and responses.

Fraternally yours in St Dominic,

St Thomas Aquinas Vice-Province of Belgium
On behalf of the Lay Dominican Vice-Provincial Council
Ludovic Namurois, o.p.
President

[PhotoCC]

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Omertà dans l’Eglise

Pourquoi un si long silence ? Église, pédophilie, abus sexuels et maltraitances.

Lutter contre la pédophilie

J’ai été profondément troublé par les révélations des derniers mois et celles toutes récentes sur la pédophilie dans l’Église. Troublé par l’étendue du drame, mais aussi par le silence de l’Église depuis des décennies, une véritable omertà. J’ai essayé de comprendre les raisons de ce silence, et j’ai rédigé un texte dans lequel je m’engage aussi comme théologien pour des propositions de réforme dans l’Église qui permettraient davantage de transparence et de vérité.

Si vous le jugez utile, vous pouvez diffuser ce texte comme vous le voulez.

Par ailleurs toutes vos réactions, critiques, compléments sont bienvenus.

fr. Ignace Berten, o.p.


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Johnny l’immortel est mort

Johnny Hallyday, galerie Flickr de Mathieu Thouvenin

Ne nous trompons pas de registre ! La mort du chanteur Johnny Hallyday n’est pas un événement musical, c’est un événement médiatique qui n’est en rien comparable avec la mort de Stravinsky (71) ou celle de Bernstein (90) ou Ménuhin. Elle n’est pas non plus à relier avec celle de John Lennon (80) ou celle de David Bowie (2015), deux créateurs authentiques, ou celles de Jacques Brel (78) ou de Barbara (97). Jean-Philippe Smet était une star au charisme indéniable, possesseur d’une voix hors du commun dans sa profession, et d’un sens du spectacle inégalé en France.

Le choc émotif de sa disparition, pourtant depuis longtemps annoncée, traduit en fait bien ceci : de nombreux ados des années soixante ont grandi avec lui et ont greffé leur vie émotionnelle sur leur idole. Aujourd’hui, ce n’était plus l’idole des jeunes, mais celle des vieux comme lui. Puisqu’il ne s’agit pas avant tout d’un événement musical (c’était un interprète, il n’a jamais rien écrit), on doit surtout parler d’un phénomène psychologique bien connu : les petits enfants ont leur « doudou », les ados, les ados attardés et les adultes ont leur idole, c’est la même chose. Et ce n’est pas diminuer les qualités du chanteur : il était effectivement exceptionnel et unique. Soyons aussi conscient qu’il a passé sa carrière professionnelle à imiter et à s’identifier aux américains : il a eu sa période Elvis Presley, puis une période James Brown / Otis Redding (la « soul music »). Ce furent ensuite les hippies, puis le Blues-Rock, etc … . Ses 50 albums (bientôt 51 avec l’inévitable « posthume ») sont, pour la plupart, inégaux. On y trouve toujours de bonnes chansons, mais aussi beaucoup de banales, avec énormément d’adaptations plus ou moins réussies de chansons anglo-saxonnes traduites (dans le meilleur des cas) en français. Ses meilleurs disques sont l’œuvre d’un auteur unique, comme Michel Berger, un authentique compositeur de chansons, qui, avec pertinence et lucidité, avait traité du thème de « chanteur abandonné » dès la première chanson qu’il lui avait écrite, alors même que JH avait horreur de ses sentir seul. C’était pour l’album « Rock’n Roll attitudes », encore un titre qui tapait juste. Citons aussi l’album suivant, « Gang », avec des chansons écrites sur mesure par Jean-Jacques Goldman, et « Cadillac », cette fois écrit par Etienne Roda-Gill, le parolier talentueux de Julien Clerc. Son meilleur album est celui, c’est symbolique, écrit par son fils (dont il s’est très peu occupé) David en 1999, alors même que Johnny ne s’était jamais remis de l’abandon de son propre père. Il s’agit de « Sang pour sang » (100%, encore un titre juste).

Au fond, le choc de sa mort est comparable à celui pour Claude François (pardon : « clo-clo »). Celle du phoenix Hallyday est celle d’un emblème de la France; c’est comme si un terroriste fou avait frappé la Tour Eiffel.

Le convoi funèbre sur les champs Elysés : ce n’était plus arrivé depuis Victor Hugo (avec une estimation de 2.000.000 de personnes, deux fois plus que pour Johnny).

Addendum pour le site du laïcat dominicain :

Jean D’ormesson et Johnny Hallyday sont morts à 24h de distance, tout comme l’avaient été en 1963 Jean Cocteau et Edith Piaf. Les uns représentent la grande culture, les autres la culture populaire. Gardons-nous bien de dédaigner ces derniers. Il ne s’agit pas d’établir des niveaux. La culture populaire n’est pas d’un niveau plus bas, elle se situe simplement dans un autre registre, celui où se situe aussi la foi populaire, trop souvent dénigrée par trop de prêtres. Il me semble que c’est justement l’occasion (et un devoir dominicain) de faire oeuvre de pédagogie en nous mettant à leur diapason pour pouvoir progresser ensemble vers une spiritualité plus mature.

Dominique Lawalrée, o.p.


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Les Sept Dernières Paroles de Notre Sauveur en Croix

Absolve, galerie Flickr de Christopher Brown

A l’âge de 50 ans, Josef Haydn (1732 – 1809), auteur de 105 symphonies, de plusieurs dizaines de quatuors à cordes (il passe pour être le père de ces deux formes), de 45 trios, d’une soixantaine de sonates, et j’en passe, était devenu très célèbre à travers toute l’Europe, y compris l’Angleterre, alors que, paradoxalement, il avait vécu toute sa carrière enfermé dans un château au service de la famille Esterhazy et ses princes successifs.

En 1785, il reçut de Cadix la commande particulière d’une musique spirituelle instrumentale destinée à illustrer les sept dernières paroles du Christ sur la croix, pour être jouée le vendredi saint 1787 dans la chapelle souterraine Santa Cueva.

Il s’agissait d’écrire sept adagios illustrant chacune des paroles, tâche très difficile. Comment, en effet, écrire sept longs morceaux de musique lente, suffisamment variés que pour ne pas lasser les auditeurs ?

Haydn travailla tant et si bien qu’il en résulta une de ses meilleures œuvres. Il l’écrivit pour orchestre, dans l’esprit d’une prédication sans paroles, commentaires sonores des méditations de l’évêque qui précédaient chaque mouvement.

Le décor invitait au recueillement : Haydn raconte que “les murs, les fenêtres et les piliers de l’église étaient tendus de noir et seule une petite lampe suspendue au milieu de la nef illuminait les ténèbres saintes. A l’heure de midi, on fermait toutes les portes et la musique commençait. Après un prélude approprié, l’évêque montait en chaire, prononçait l’une des sept paroles et la commentait. Ce commentaire terminé, il descendait de la chaire et allait s’agenouiller devant l’Autel pour la deuxième, troisième, etc. fois, et l’orchestre jouait à chaque fois à la fin du sermon. Ma composition devait être conforme à ce déroulement. Ce ne fut pas si simple de faire se suivre les pièces demandées, sept adagios qui devaient avoir chacun une durée de 10 minutes environ, sans lasser l’auditeur et je constatai bientôt qu’il m’était impossible de me plier à la durée proscrite.”

En fait, chaque mouvement dure entre 6 et 9 minutes. Il s’agit donc de sept sonates écrites pour orchestre (plus un prélude et un postlude), et dont l’incipit musical qui sert de thème à chaque mouvement, est la traduction sonore de la parole illustrée, comme si elle était chantée (en latin, bien sûr).

Vu le succès de son œuvre, il la transposa plus tard en oratorio (avec des paroles pour chœur et solistes venait renforcer l’orchestre), mais c’est la version instrumentale réduite pour quatuor à cordes qui est la plus connue (il existe aussi une réduction pour piano approuvée par Haydn, mais dont il n’est pas l’auteur).

Pour la version orchestrale, peu de disques sont disponibles. Je conseille Janos Ferencsik chez Hungaroton. Pour la version oratorio, c’est celle de Harnoncourt qu’il faut écouter (chez Teldec). La version piano est bien défendue par Jan Michiels (chez Eufoda). Quant à la version pour quatuor à cordes, la plus courante et sans doute la plus belle, écoutons le Rosamunde quartett chez ECM (N°1756, catalogue 461780-2 de 2001).

Dominique Lawalrée, op

[PhotoCC]

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Les paroles de Jésus dans les évangiles sont-elles vraies ?

Dom Camara, en 1981

Dom Camara, en 1981.

Jésus a-t- il prononcé littéralement les paroles qui sont mises sur ses lèvres par les évangiles ? Cette question revient souvent dans des groupes qui lisent les évangiles. Souvent aussi telle parole de Jésus tirée d’un récit évangélique sert d’argument pour critiquer une opinion considérée comme déviante par rapport à la foi.

Un récit et un témoignage peuvent être vrais sans être exacts du point de vue de la facticité historique. Un exemple contemporain peut éclairer cette question, au moins comme analogie qui nous est directement accessible et qui peut nous donner à penser.

Marcelo Barros, moine bénédictin et théologien brésilien très connu, a été un proche collaborateur de Dom Helder Câmara 1, décédé en 1999. De 1967 à 1976, il a été secrétaire de la commission diocésaine pour les questions œcuméniques. À ce titre, il rencontrait Dom Helder tous les mercredis à 9h du matin.

En 2011, il publie un livre Dom Helder Câmara. Profeta para os nossos dias 2. Il écrit ce livre pour la jeunesse qui n’a pas connu Dom Helder, afin de garder vivante sa mémoire. Il s’agit fondamentalement d’un témoignage personnel.

Dans son introduction, Barros écrit ceci :

Je n’ai pas l’intention de faire un reportage ni un compte-rendu de rencontres. S’il vous plaît, recevez ces pages comme un simple témoignage d’un frère qui a eu la grâce de travailler un certain temps avec Dom Helder et qui, au long des années, a été pour lui un maître et un exemple de vie. À mesure que j’écris, les souvenirs montent en moi, et la mémoire se fait plus vive. Je ne veux pas faire un livre nostalgique et prisonnier du passé. Je souhaite converser avec vous qui me lisez, en pensant à ce que nous vivons actuellement. Ce qui m’intéresse, c’est de réfléchir et d’approfondir l’héritage de Dom Helder pour l’humanité du 21e siècle, et en particulier pour la jeunesse. Si quelque événement ne s’est pas exactement passé comme je le raconte ici, – j’en demande pardon, – je jure que j’ai perçu les choses de cette manière et qu’elles sont enregistrées ainsi dans ma mémoire. Je vous invite à revivre avec moi ces événements et ces histoires qui sont encore bien plus vivants au plus intime de moi-même.
Que celui qui apprécie le cinéma pense à un film construit sur diverses scènes séparées et qui, peu à peu, se relient et ouvrent la perspective d’une vue d’ensemble. (p.17)

Marcelo Barros vient rencontrer Dom Helder quelques jours avant sa mort.

“Ne laisse pas mourir la prophétie 3”. Telle est l’ultime parole que j’entendis de lui. C’était le jeudi 7 août 1999. […] Il ferma les yeux, semblant sommeiller. J’ai pensé que je le dérangeais et je me décidai à partir.
– Dom Helder, je m’en vais. Donnez-moi une parole de vie et bénissez-moi.
Il restait calme et les yeux fermés. Dans la pièce d’à côté, les gens parlaient d’autre chose. Personne n’était là pour entendre quand, les yeux toujours fermés, il balbutia quelque chose. Je me suis approché pour l’écouter. Avec difficulté, il a murmuré : “Ne laisse pas mourir la prophétie.”
Je sais que pour ceux qui ont accompagné Dom Helder ces jours-là, il se taisait totalement presque tout le temps et qu’il avait très peu de moments de lucidité. Pour eux, cette parole que je recueillis du secret de son cœur paraît surprenante et même incroyable. Il est clair cependant que ces personnes ne savent pas exactement quelle est mon histoire avec lui et ne peuvent comprendre le sens de cette parole et de son histoire que seul je pouvais comprendre et y réfléchir ensuite.  (pp. 19-20)

Plus loin dans son livre, Marcelo raconte qu’un jour il va trouver l’abbé de son monastère, à Olinda, pour lui demander l’autorisation d’aller vivre avec quelques moines dans le quartier le plus pauvre de Recife. L’abbé le lui déconseille. Cet épisode n’est pas daté.

La semaine suivante, j’ai raconté à Dom Helder mon désappointement et ma déception. Il m’encouragea à ne pas renoncer, mais aussi à ne rien précipiter. Me conduisant à la porte (ce jour-là il devait recevoir un journaliste français qui attendait que je sorte), il me dit : “L’important est que, vivant actuellement ce que tu vis, tu approfondisse ta solidarité avec les pauvres, les préférés de Dieu, comme chemin de spiritualité. Transmets cela au monastère comme le message le plus important. Ne te décourage pas. Ne laisse pas mourir la prophétie !” (pp. 92-93).

En 1969, Dom Helder demande à Marcelo Barros de prendre la succession du P. Antônio Henrique Pereira Neto, coordinateur de la pastorale des jeunes, assassiné par les militaires :

Moi-même je me sentais peu préparé à travailler avec les jeunes. Dom Helder me regarda avec un sourire ironique et me dit, en riant à moitié : “Ne laisse pas mourir la prophétie !” (p. 119).

Les dernières années de sa vie, Dom Helder a assez souvent répété :

Ne laissez pas mourir la prophétie !

Réflexion personnelle. À l’époque où Marcelo Barros publie son livre (2011), le dialogue qu’il a eu avec Dom Helder au sujet d’une implantation monastique en milieu très pauvre a eu lieu au moins trente-cinq ans auparavant (en 1976 au plus tard, date où cesse sa responsabilité à la commission œcuménique). Il est évident que le détail littéral de la réponse de Dom Helder n’est pas absolument garanti 4. Mais sa réponse a profondément marqué Barros : le contenu de cette réponse peut être tenu pour certain, et certainement la phrase « Ne laisse pas tomber la prophétie » qui l’a touché au plus profond. Barros dit aussi qu’à deux autres reprises Dom Helder lui a dit la même phrase.

Quand, plus de vingt ans après ce dialogue, il vient voir Dom Helder une dernière fois quelques jours avant sa mort, en 1999, il reste habité par ce qu’il a entendu le jour de ce dialogue et par ce que Dom Helder lui a répété deux fois. Dom Helder balbutie quelque chose. Marcelo entend la phrase qui l’avait autrefois tellement marqué et bouleversé. Il l’a réellement entendue à ce moment. Les personnes les plus proches de Dom Helder ces jours-là et qui l’accompagnent dans cette dernière période de sa vie disent que ce n’est pas croyable qu’il ait pu exprimer ces mots : il n’a plus ni la lucidité ni la capacité de parler encore. On ne peut affirmer que Dom Helder n’a pas balbutié cette parole, mais il me paraît raisonnable de penser que Marcelo Barros a réellement entendu quelque chose, une parole qui lui était directement adressée, mais que Dom Helder ne l’a de fait pas dite à ce moment : cet entendre est une expérience psychologique et spirituelle particulièrement forte pour lui. Pour autant, et si Dom Helder n’a pas réellement prononcé ces mots, le récit n’est-il pas vrai ? Il est vrai, mais d’une autre vérité que l’exactitude historique matérielle : la parole de Dom Helder, entendue il y a trente-cinq ou quarante ans a retenti à nouveau pour Marcelo, et elle reste pour lui aujourd’hui une parole vivante et qui le fait vivre. Au chevet de Dom Helder, il l’entend réellement.

Par rapport aux évangiles : des témoins parlent de leur expérience et de leur foi à partir de la rencontre d’une personne, Jésus, et de ce qui a été vécu avec lui. Ces récits sont rédigés plusieurs dizaines d’années après la mort de Jésus. À la différence du récit de Barros, aucun des évangiles n’est le récit direct d’un témoin, mais ces évangiles font écho à ces témoins directs et à ce dont ils ont témoigné. Le témoignage est vrai ; ce qui se dit par là de Jésus dans la foi est vrai. Le détail et l’exactitude des paroles ne sont cependant pas assurés.

PS : j’ai rencontré personnellement dom Helder Câmara chez lui à deux reprises, quand qu’il était archevêque et puis alors qu’il était émérite. J’ai bien connu Marcelo Barros, je l’ai rencontré plusieurs fois, et j’ai été plusieurs fois dans le petit monastère bénédictin de Goiás où il a résidé pendant plusieurs années à partir de 1976. L’ensemble de son témoignage, dans ce livre, me touche profondément.

Ignace Berten, février 2017

Notes:

  1. Helder Câmara : 1909-1999 ; archevêque d’Olinda et Recife de 1964 à 1985.
  2. Dom Helder Câmara, prophète pour notre temps. São Paulo, Paulus, 219 p. Les passages cités sont traduits par moi.
  3. « Não deixe cair a profecia ». Le sens premier est : Ne laissez pas tomber la prophétie.
  4. Le texte comporte de nombreuses citations de Dom Helder. Parfois il s’agit d’échanges dans diverses rencontres, en autres avec des jeunes : c’était spontané, il n’y a pas eu d’enregistrement. Marcelo dit le souvenir qu’il en a gardé, peut-être à partir de notes de l’époque… Ce ne peut être la littéralité de la parole de Dom Helder, mais le contenu est authentique et vrai.

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Indicible alchimie

Abbaye Notre-Dame de l'Atlas vue des champs

« Echos de mes séjours au monastère Notre Dame de l’Atlas, une alchimie indicible ! » par Dominique Olivier op.

Lors de mon dernier voyage vers Midelt, en route pour mon troisième séjour au monastère Notre Dame de l’Atlas, j’étais seule dans l’avion et une question m’habitait : pourquoi donc aller si loin pour une semaine de ressourcement ? Oui, j’avais besoin de calme et de repos vu mes lourdes responsabilités professionnelles. Oui, j’avais envie de donner du temps à la prière et au Seigneur pour alimenter ma vie spirituelle et soutenir mes engagements chrétiens mais je laissais en Belgique un mari un peu inquiet, ainsi que mes enfants et mes petits enfants. Ne pouvais-je pas trouver la même chose dans un monastère près de chez moi ? Une fois arrivée sur place, la réponse à cette question fut évidente : il y a à Midelt une alchimie particulière qui donne au séjour au monastère une qualité humaine et spirituelle qui me touche en profondeur.

Le premier élément de cette alchimie est la présence discrète et humble des moines au cœur de l’Atlas, en terre musulmane. Cette présence, si petite soit-elle, est le symbole du possible vivre ensemble entre des communautés de culture et de foi différentes dans le plus grand respect de chacun. Lorsque l’on prie à la chapelle et que l’on entend l’appel à la prière musulmane dans le lointain, on touche du doigt cette réalité de la présence complémentaire des uns et des autres qui prolonge le message de vie des frères martyrs de Tibbirine. A notre époque secouée par tant de violences commises sous couvert de religions et de croyances diverses, ce témoignage me paraît d’une importance capitale pour l’avenir de notre terre et pour l’accomplissement de ma foi personnelle : comment être chrétien sans respecter la foi de l’autre, mon frère en humanité ?

Le deuxième élément de l’alchimie est constitué du climat d’accueil fraternel vécu au monastère grâce aux moines et à leurs ‘aidants’ musulmans. Ensemble, ils construisent là, au quotidien, dans ce lieu apparemment clos mais ouvert sur le monde, un petit bout d’humanité où chacun a sa place. Au salon de thé, pas de longs discours mais au fil des conversations somme toute anodines, vous pouvez voir l’attention bienveillante à l’autre, l’affection paternel des aînés pour les plus jeunes, l’accueil des nouveaux arrivés. Au détour des échanges, vous pouvez récolter des paroles qui sont autant de perles rares, de trésors cachés qui viendront grossir vos bagages intérieurs à votre retour. Ce témoignage de convivialité joyeuse est réellement porté par la communauté des moines qui rayonne de cette conviction d’être là où le seigneur les veut chacun avec leur singularité personnelle.

Mais le troisième élément de l’alchimie du séjour échappe à ma raison. C’est le Seigneur qui m’y convoque, comme il m’a convoqué pendant dix ans dans le désert du Sinaï. Il sait ce qui est bon pour moi. A chaque séjour, j’ai eu l’impression d’être dans la main de Dieu. Il m’a conduit là où je pouvais me reposer, faire les rencontres qui m’aident, reprendre du souffle, son souffle de vie et restaurer ma paix intérieure. Il faut arriver à Midelt avec le cœur ouvert, l’âme en bandoulière et une seule consigne, un seul abandon en se plaçant sous l’intercession de Notre Dame de l’Atlas : se laisser instruire par Dieu, se laisser transformer par la rencontre avec l’autre et laisser notre ressemblance avec Dieu faire son chemin en nous.

Source : « Tibhirine l’héritage », préface du pape François, Edition Bayard, 2016 : extrait de l’article de Jean-Pierre Schumacher o.c.s.o. « Cet héritage qui nous dépasse », page 44.

[PhotoCC]

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La miséricorde en musique : 2. Magnificat

Magnificat, galerie Flickr de Lawrence OP

« La Visitation », mosaïque de la Basilique du Rosaire à Lourdes (Galerie Flickr de Lawrence OP)

Le mois passé, différents Stabat Mater tout au long de l’histoire de la musique vous ont été proposés. Mais, parlant de miséricorde, c’est-à-dire miseris cor dare donner le coeur à ceux qui en ont besoin, il y a aussi l’un des trois cantiques évangéliques mis en musique par de nombreux compositeurs, le Magnificat (Luc I, 46-55).

Ici aussi la miséricorde de Dieu est bien présente, spécialement dans le deuxième verset (“Il s’est penché sur son humble servante; désormais, tous les âges me diront bienheureuse”) et dans le quatrième, que l’on peut traduire par : “Sa miséricorde se répand de génération en génération sur ceux qui le craignent”.

Ce texte a occupé une place importante dans la liturgie dès le début de la chrétienté. Le Magnificat y était placé à la fin de l’office du soir (Vêpres). Au Moyen-âge, le Magnificat était chanté en grégorien mais, avec le développement de la polyphonie, des arrangements polyphoniques furent aussi composés. A la Renaissance, la polyphonie était chantée a cappella. Roland de Lassus composa une centaine de Magnificat et Palestrina une trentaine.

Au 17è siècle, avec le début du baroque, la polyphonie devenue de plus en plus complexe fit place à une “seconda pratiqua”, style concertato ou monodie accompagnée. Les “Vêpres de la sainte vierge” (1610) de Claudio Monteverdi, à la fin desquelles il y a un splendide Magnificat, en sont le témoin (René Jacobs chez Harmonia Mundi Gold, ou J.E. Gardiner chez Archiv).

Après avoir cité les Magnificat de Dunstable, Dufay, Binchois et Schütz, et au 18è siècle le prédécesseur de Bach à Leipzig, Johann Kuhnau, et Jan Dismas Zelenka, voici Antonio Vivaldi. Son remarquable Magnificat est relativement court, avec un “Et misericordia” superbe, dans la veine du deuxième verset de son célèbre Gloria (“Et paix sur la terre…”). A écouter ! L’œuvre résiste même aux versions romantiques, mais on préfère cependant les versions baroques, par exemple celle de Rinaldo Allessandrini chez Opus 111/Naïve.

Il faut s’arrêter sur le plus beau et le plus connu des Magnificat, celui de Jean Sébastien Bach. Ecrit pour la Noël 1723, puis profondément révisé dix ans plus tard, c’est l’un des grands arrangements de textes cérémoniels traditionnels du rite luthérien et l’une des plus belles oeuvres du kantor de Leipzig. Il est écrit pour choeur à cinq voix, deux flûtes, deux hautbois, trois trombones, timbales, cordes et continuo (selon les chefs, viole de gambe ou violoncelle, contrebasse, basson, orgue ou clavecin). Un splendide solo de hautbois introduit le chant soliste de la soprano et l’accompagne tout au long du deuxième verset. Pour “Toutes les générations …” le chœur chante en canon pour symboliser la foule en une polyphonie nerveuse. Quant au quatrième verset, “Sa miséricorde s’étend d’âge en âge”, Bach s’épanche en une musique mélancolique proche de ses passions, avec deux solistes, alto et ténor (nous conseillons Jordi Savall chez Alia Vox ou Masaaki Suzuki chez Bis. Nous déconseillons la vision romantique de Karajan chez DG).

Au 19è siècle, citons Schubert, dont ce n’est pas la meilleure oeuvre, et pour le début du 20è siècle, l’anglais Ralph Vaughan Williams. Plus près de nous, il y a le polonais Krystof Penderecki. Son Magnificat de 1974 fait partie des grands oratorios avec lesquels il est devenu célèbre. Insistons pour clore ce bref panorama sur les Magnificat des orthodoxes John Tavener (britanique décédé en 2013) et de l’estonien Arvo Pärt (1989), deux chef-d’œuvres qui offrent à l’âme apaisement et réconfort dans le monde d’aujourd’hui (John Tavener chez Hyperion ou chez Naxos, et Arvo Pärt par Theatre of Voices chez Harmonia Mundi).
cantiquz

Dominique Lawalrée, op

Article initialement destiné à la revue Pastoralia de l’archidiocèse de Malines-Bruxelles (04/2016).


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La liberté d’expression est-elle sans limite ?

Une conférence de frère Ignace Berten, op

Couverture Charlie HebdoSuite au massacre de toute une partie de l’équipe de rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, beaucoup de questions ont été posées concernant la liberté d’expression. Peut-on tout dire dans les paroles ou dans les images ? Ces questions continuent à être présentes et débattues. À ce sujet, en simplifiant, deux tendances s’expriment. Pour la première, dans une société démocratique et d’État de droit, tout est permis sauf ce qui est explicitement interdit par la loi, et il en va ainsi pour la liberté d’expression. On ne peut donc en aucun cas limiter celle-ci si ce n’est pas illégal. Liberté d’expression et liberté de presse doivent donc être défendues inconditionnellement dans le cadre de la légalité. C’est en gros la position officielle, en Belgique, du CAL. Pour la seconde tendance, ce critère est évidemment déterminant, mais il y en a un autre complémentaire qui est celui de la responsabilité citoyenne et politique et de la responsabilité éthique, responsabilité qui peut nuancer la liberté d’expression. Tous trois, à partir d’horizons différents, nous nous situons sur cette seconde ligne. Notre soirée ne consistera pas en un débat contradictoire entre nous, bien que chacune et chacun nous nous exprimons à partir de notre horizon convictionnel propre. La contradiction peut éventuellement être portée par la salle dans le débat qui suivra.

Télécharger le texte de la conférence

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Le synode sur la famille : Priorité à l’approche pastorale et ouverture aux interprétations divergentes

Suite aux deux analyses proposées après la première session du synode, « Miséricorde et doctrine : Enjeux théologiques et ecclésiologiques du synode sur la famille » (novembre 2014), et à mi-chemin entre les deux sessions : « Synode sur la famille : ouvertures ou blocages ? » (juin 2015), je propose ici quelques éléments d’analyse 1 d’abord du chemin accompli entre les deux sessions du synode (octobre 2014 et octobre 2015) 2 et ensuite du travail effectué au cours de cette seconde session et du résultat offert dans le rapport final. Comme je l’ai fait pour les deux premières études, je m’attache en particulier à la question de l’accès ou non à la communion des personnes divorcées et remariées. Cette question n’est pas, rappelons-le, l’objet principal du travail du synode ni, très loin de là, le centre de son message. Mais, comme l’a fait remarquer le cardinal Schönborn, le 23 octobre, veille du vote final, « elle comporte, il est vrai, un caractère emblématique 3. »

Télécharger la version intégrale du document

Fr. Ignace Berten, OP

Notes:

  1. Mes sources sont principalement : le site du Vatican, vatican.va et press.vatican.va, le site Zenit, les sites Cathobel, La Croix et le site Urbi & Orbi, le site Global Pulse Magazine, Sandro Magister et le site Chiesa. À partir de ces diverses sources j’ai aussi cherché les documents originaux quand ils étaient cités. J’ai souvent traduit les textes moi-même.
  2. Pour faire le lien, je reprends l’un ou l’autre élément du deuxième rapport.
  3. Interview dans Le Figaro, 23.10.15.

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Comprendre l’islam (ou pourquoi on y comprend rien)

Frère Adrien Candiard, op

Conférence donnée à la paroisse Sainte Clotilde, Paris 7°, le vendredi 20 novembre 2015 ; Le frère Adrien Candiard, OP, est membre de l’IDEO (Institut dominicain des études orientales) au Caire et l’auteur de la pièce « Pierre et Mohammed ».

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