Caléidoscope de la vocation baptismale d’une laïque ordinaire

A multi-colored view of a kaleidoscope, H. Pellikka @ Wikipedia (CC-BY-SA)

A multi-colored view of a kaleidoscope, H. Pellikka @ Wikipedia (CC-BY-SA)

Vous avez dit vocation ?

La réflexion que je vais développer dans cet article s’appuie sur un ouvrage de Pierre Claverie, religieux dominicain, évêque d’Oran assassiné en 1996. Dans son livre intitulé « Je ne savais pas mon nom. Mémoire d’un religieux anonyme » 1, il développe sa propre vision de la vocation religieuse. Sa pensée m’a ouvert des portes dans ma propre conception et capacité d’expression sur ma vocation baptismale. Il y explique que, baptisé dans le Christ, le Seigneur l’a saisi tout entier et qu’Il saisi les religieux et religieuses d’une façon toute particulière. A la lecture de ces lignes, je suis restée en arrêt, comme un bon chien, le nez au vent, reniflant une nouvelle piste intéressante. J’étais alors en plein questionnement sur l’orientation de ma vie, devant un choix professionnel qui m’amenait à quitter le service de l’Eglise diocésaine pour le service social dans la vie civile. J’ai réalisé que, par mon baptême, le Seigneur m’avait aussi saisie en entier dans toutes les facettes de ma vie de laïque et que l’expression de ma vocation complète était nécessairement différente de celles des religieux, religieuses et prêtres. J’ai compris que l’Eglise n’avait pas encore pris la mesure de la dimension de la vocation baptismale des laïcs en lui donnant un cadre qui permet de la déployer pleinement. C’est ce que je voudrais développer dans cet article.

Mon baptême est premier

Issue d’une famille catholique par appartenance sociale plutôt que par conviction, je fus baptisée enfant. Mais je ne peux pas dire que j’ai baigné dans un milieu croyant dès mon jeune âge. Le témoignage intelligent et cohérent d’une institutrice primaire a éveillé ma foi en piquant ma curiosité. Enfant, j’ai répondu à cet appel dont j’ai compris plus tard qu’il était l’écho de mon baptême : « Ainsi le baptême est le moment où Dieu appelle, où Dieu prononce mon nom, où Dieu pose sur moi son regard » 2. Et ma foi a poussé comme une herbe un peu folle, bien cachée au creux de mon jardin secret, la plus belle plante de ma vie intérieure. Pendant mes trente premières années, la force de mon baptême était dans l’ombre de mes choix : Dieu présent, questionné à chaque tournant fondamental, mais en secret. J’ai expérimenté la fidélité de sa présence aimante dans le respect total de ma liberté. Ce fut – et ce l’est toujours – le point d’appui de ma vie d’épouse et de mère. Au fil des années la belle plante de ma foi a pris de la vigueur jusqu’au jour où elle a poussé les portes du jardin pour s’exposer au regard d’autrui à travers des engagements d’Eglise, d’abord de façon bénévole et puis professionnelle.

Le caléidoscope de ma vocation baptismale

Quand je regarde en arrière, je m’aperçois que ma vocation baptismale s’est déployée comme dans un caléidoscope. La couleur, la forme et la densité de son expression ont varié selon les moments et les composantes de ma vie. Et c’est peut-être cela la particularité de la vocation baptismale d’un laïc : elle épouse les méandres d’une existence ordinaire faite de choix familiaux, professionnels, sociaux, ecclésiaux.

J’ai choisi un métier de service par fidélité aux valeurs de l’Evangile et j’ai professé dix neuf ans comme assistante sociale au service des familles et des jeunes en difficulté. J’ai expérimenté combien ma foi avait alimenté mon engagement social. Dans un milieu pluraliste, non confessionnel, j’avais à cœur de considérer chaque personne dans sa dignité humaine. Au-delà de ce respect qui, fort heureusement, n’est pas exclusivement chrétien, je crois que la force de mon baptême s’est aussi exprimée à travers la recherche de qualité de mes interventions psychosociales. Cette aspiration profonde de bien faire et de mieux faire au bénéfice des personnes est pour moi le résultat de l’action de l’Esprit-Saint. Un jour, une amie m’a demandé : « D’où tires-tu ta force, de ta foi ou de ton couple ? » J’ai répondu : « Ma force vient de ma foi. Elle me pousse en avant. De mon couple, je tire mon équilibre ».

En 1997, j’ai eu la possibilité de mettre mon temps de travail professionnel au service de l’Eglise en devenant assistante paroissiale 3. J’ai eu l’impression que ma vocation baptismale pouvait enfin prendre sa vraie dimension. C’était un réel bonheur de pouvoir explicitement parler de Jésus-Christ, y consacrer l’essentiel de mon temps et voir d’autres adultes s’engager avec le même désir de construire une Eglise ouverte et dynamique. Pendant douze années, j’ai travaillé au niveau paroissial auprès des jeunes et au niveau diocésain en collaborant à la formation initiale et permanente des laïques et du clergé. Je fus aussi la responsable officieuse des assistants paroissiaux. Bien sûr, ce travail de pionnier en tant que laïque et que femme fut difficile. Si j’ai pu bénéficier d’une reconnaissance exceptionnelle de mes compétences professionnelles par les autorités ecclésiales, force m’est de constater qu’il n’en était pas de même pour beaucoup de mes collègues. En tant que responsable de l’équipe diocésaine chargée de l’évaluation du travail des assistants paroissiaux, j’ai mesuré toute la difficulté du partage réel des responsabilités sur le terrain, avec un clergé peu formé au travail en équipe et des chrétiens marqués par des modèles ecclésiaux du passé. Dans son bilan d’août 2006, l’équipe d’évaluation du travail dégageait deux profils de fonction pour les assistants paroissiaux, l’un correspondant à un poste de responsable et l’autre à un poste d’exécutant. Elle dénonçait l’alternance nocive du passage de l’un à l’autre de ces profils souvent de façon imprévisible et dans le non-dit en fonction des attentes successives et des peurs des acteurs pastoraux. L’équipe d’évaluation a également mis en lumière l’impact négatif des modèles de travail calqués sur le modèle clérical (dévouement et disponibilité maximale) et des conditions matérielles précaires (niveau très bas des rémunérations) sur la vie globale des assistants paroissiaux qui ont le plus souvent charge de famille. C’est à travers ces éléments concrets que l’on peut évaluer l’écart entre l’accueil de la vocation baptismale des laïcs dans l’Eglise et les réelles conditions de son déploiement. Le lecteur pourrait reprocher à mon analyse qu’elle s’appuie sur mon expérience, certes limitée à un diocèse de Belgique. Il est intéressant de noter que Céline Béraud dans son livre « Prêtres, diacres, laïcs » 4 fait les mêmes constats pour l’Eglise de France.

Après douze années passées au service de l’Eglise diocésaine, j’ai été amenée à faire un nouveau choix professionnel pour des raisons familiales. Depuis 10 mois, j’ai quitté mon poste d’assistante paroissiale et j’ai repris mon activité précédente d’assistante sociale. Ce choix fut l’objet de tous les questionnements en regard de ma vocation baptismale. Avec le temps le recul sur mon expérience d’Eglise s’installe. J’y ai vécu beaucoup de moments formidables dans une grande liberté. J’y ai souffert aussi parfois. Je m’y suis battue beaucoup et je lui garde intact mon attachement fondamental. J’y suis aidée par une autre forme de ma vocation baptismale, mon engagement dominicain.

La Couleur de ma spiritualité, ma vocation dominicaine

Avant de m’engager professionnellement au service de l’Eglise, je suis entrée dans l’Ordre dominicain en tant que laïque. Comment et pourquoi, à notre époque, un homme ou femme, s’engage-t-il à vivre selon le projet apostolique de St Dominique en messager de l’Evangile? A la source de mon engagement dans l’Ordre des prêcheurs, il y avait le besoin d’enraciner davantage ma démarche de foi, de structurer mieux ma prière, de trouver mon propre lieu de ressourcement et de cheminer avec d’autres qui partagent la même sensibilité spirituelle. Dès la première rencontre je me suis sentie dans ma maison spirituelle. L’engagement dominicain a unifié ma vie de foi et ma personne, tout en développant ma responsabilité dans la construction d’un monde plus juste, projet de Dieu pour l’homme.

La participation des laïcs à la mission de l’Ordre dominicain a été instaurée par St Dominique au début du treizième siècle. Les Fraternités Laïques Dominicaines ne sont pas un Tiers-Ordre. Elles constituent une branche de la famille dominicaine au même titre que les frères et les sœurs moniales ou apostoliques. Les laïcs participent pleinement à la mission de l’Ordre des Prêcheurs comme en témoigne l’interrogation de la formule d’engagement : « Voulez-vous, en servant Dieu et le prochain, participer comme membres de l’Ordre à sa mission apostolique par la prière, l’étude et la prédication, selon votre état de laïcs ? » 5.

St Dominique a doté les laïcs d’une règle novatrice dans sa conception démocratique qui a permis aux Fraternités de traverser les siècles en s’adaptant à la modernité de notre époque.

La vie dominicaine repose sur quatre piliers : la prière, l’étude, la vie fraternelle et la prédication, le tout animé, relié par l’amour du prochain. Le laïc s’y engage selon son état de vie. Etre laïc dominicain, c’est prier chaque jour la liturgie des heures en communion avec les autres membres de l’Ordre et avec toute l’Eglise. La régularité de ce temps de prière pour un laïc est un combat de tous les instants, dans le mode de vie actuelle. Le laïc dominicain s’engage aussi à participer aux réunions, le plus souvent mensuelles, de sa fraternité. C’est à travers ces réunions que la vie fraternelle, l’étude et la formation se concrétisent. Mais jusqu’à présent, ces caractéristiques s’appliquent à bien des engagements. Alors qu’est-ce qui fait la spécificité dominicaine ? Elle tient à l’articulation des trois premiers piliers en vue de la prédication, de l’annonce de Celui qui nous fait vivre. Face à nos contemporains, on ne peut annoncer la Parole sans de sérieuses compétences bibliques, d’où l’importance de l’étude. Pas d’annonce efficace de la Parole sans la prière, ce serait oublier que le Père construit la maison. Que serait la cohérence d’un discours sur l’Evangile si la vie fraternelle était absente ? Bien sûr, pour un laïc, la prédication est un défi. Sans être une spécialiste des Écritures, j’en suis une amoureuse. Je pense qu’il est urgent d’oser une parole explicite sur l’Evangile, une parole crédible, solide qui ouvre une espérance. Le laïc qui partage la vie de ses contemporains est un pont naturel, nécessaire à l’annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et sa participation à la mission de l’Ordre avec ses frères et ses sœurs dominicains peut avoir une portée prophétique dans l’Eglise. Il est difficile de décrire la spiritualité dominicaine. Son fondateur a laissé peu d’écrits. Et pourtant il suffit de venir et de voir ce qui fait l’esprit dominicain : un énorme intérêt pour notre monde jusqu’aux frontières des certitudes, la liberté de mouvement dans l’itinérance des projets, et par-dessus tout la joie d’être sauvé et de la partager !

Amour et justice, les deux ailes du baptême

A présent que j’ai quitté le service officiel de l’Eglise, comment s’exprime ma fidélité à ma foi baptismale dans ce retour au travail social ? En réintégrant des activités professionnelles dans le monde profane, je dois avouer que j’avais très peur de me perdre et que je cherche encore. Mais une image s’impose à moi, celle des deux anges, amour et justice, au-dessus de l’arche d’alliance. Je les imagine s’accordant au-dessus du lieu d’alliance de Dieu avec l’homme comme deux fées au-dessus d’un berceau, deux ailes qui donnent du souffle. Et pourquoi pas au-dessus de chaque baptisé ? Le travail social quel qu’il soit cherche à réduire les inégalités, à soulager les injustices, à rendre la dignité et la cohérence de vie aux personnes en rupture, en marge, en souffrance. Il est éminemment relationnel et œuvre de justice. Dieu peut y trouver son compte et ma foi aussi. Vivre son baptême ou vivre de son baptême, n’est pas lié à des tâches particulières mais à la manière dont on les accomplit quand Dieu est présent. Et il ne tient qu’à moi de l’y mettre. Il attend. Actuellement, la force de mon baptême peut s’exprimer à travers la douceur des moments de vie familiale, la qualité de ma présence auprès de chacun, la réparation des injustices sociales, le soutien ponctuel en paroisse et la fidélité à mes engagements dominicains qui me font prêcher discrètement. Rien d’exceptionnel. Toutes choses qui font partie de la vie d’une laïque ordinaire, mais qui demandent un oui permanent à son baptême.

En terme de conclusion

Sur le plan ecclésial, le Seigneur saisit chacun par son baptême dans toutes les facettes de sa vie. La vocation baptismale se déploie de multiples façons à condition d’y répondre pour permettre à l’Esprit créateur d’être à l’œuvre. Ainsi chaque baptisé peut être levain dans la pâte du monde. Si l’engagement des laïcs est primordial pour l’Eglise de demain, alors il est temps qu’elle prenne pleinement la mesure de leur vocation baptismale et qu’elle en favorise les conditions de son déploiement dans les tâches d’Eglise comme dans la vie.

Sur le plan personnel, qu’est devenue la plus belle plante de mon jardin ? Je pense qu’elle évolue vers une nouvelle fécondité. J’ai la certitude que le Seigneur m’a saisie par mon baptême, qu’amour et justice se sont penchés sur le berceau de ma vie spirituelle. Un jour mon mari m’a dit : « Je ne savais pas que la foi te mènerait aussi loin ». Je lui ai répondu : « Moi non plus ».

Dominique Olivier, op

Notes:

  1. P. CLAVERIE, Je ne savais pas mon nom, Paris, Ed du cerf, 2006
  2. Ibid. p 51.
  3. Poste d’animateur pastoral attaché à la pastorale territoriale dont la rémunération est prise en charge par l’état.
  4. Céline BERAUD, Prêtres, diacres, laïcs, Paris, PUF, Coll. Lien social, 2007
  5. Propre de l’Ordre des Prêcheurs. IV Rituel du rite de profession. Quatrième partie.

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