Archives mensuelles : avril 2017

Les paroles de Jésus dans les évangiles sont-elles vraies ?

Dom Camara, en 1981

Dom Camara, en 1981.

Jésus a-t- il prononcé littéralement les paroles qui sont mises sur ses lèvres par les évangiles ? Cette question revient souvent dans des groupes qui lisent les évangiles. Souvent aussi telle parole de Jésus tirée d’un récit évangélique sert d’argument pour critiquer une opinion considérée comme déviante par rapport à la foi.

Un récit et un témoignage peuvent être vrais sans être exacts du point de vue de la facticité historique. Un exemple contemporain peut éclairer cette question, au moins comme analogie qui nous est directement accessible et qui peut nous donner à penser.

Marcelo Barros, moine bénédictin et théologien brésilien très connu, a été un proche collaborateur de Dom Helder Câmara 1, décédé en 1999. De 1967 à 1976, il a été secrétaire de la commission diocésaine pour les questions œcuméniques. À ce titre, il rencontrait Dom Helder tous les mercredis à 9h du matin.

En 2011, il publie un livre Dom Helder Câmara. Profeta para os nossos dias 2. Il écrit ce livre pour la jeunesse qui n’a pas connu Dom Helder, afin de garder vivante sa mémoire. Il s’agit fondamentalement d’un témoignage personnel.

Dans son introduction, Barros écrit ceci :

Je n’ai pas l’intention de faire un reportage ni un compte-rendu de rencontres. S’il vous plaît, recevez ces pages comme un simple témoignage d’un frère qui a eu la grâce de travailler un certain temps avec Dom Helder et qui, au long des années, a été pour lui un maître et un exemple de vie. À mesure que j’écris, les souvenirs montent en moi, et la mémoire se fait plus vive. Je ne veux pas faire un livre nostalgique et prisonnier du passé. Je souhaite converser avec vous qui me lisez, en pensant à ce que nous vivons actuellement. Ce qui m’intéresse, c’est de réfléchir et d’approfondir l’héritage de Dom Helder pour l’humanité du 21e siècle, et en particulier pour la jeunesse. Si quelque événement ne s’est pas exactement passé comme je le raconte ici, – j’en demande pardon, – je jure que j’ai perçu les choses de cette manière et qu’elles sont enregistrées ainsi dans ma mémoire. Je vous invite à revivre avec moi ces événements et ces histoires qui sont encore bien plus vivants au plus intime de moi-même.
Que celui qui apprécie le cinéma pense à un film construit sur diverses scènes séparées et qui, peu à peu, se relient et ouvrent la perspective d’une vue d’ensemble. (p.17)

Marcelo Barros vient rencontrer Dom Helder quelques jours avant sa mort.

“Ne laisse pas mourir la prophétie 3”. Telle est l’ultime parole que j’entendis de lui. C’était le jeudi 7 août 1999. […] Il ferma les yeux, semblant sommeiller. J’ai pensé que je le dérangeais et je me décidai à partir.
– Dom Helder, je m’en vais. Donnez-moi une parole de vie et bénissez-moi.
Il restait calme et les yeux fermés. Dans la pièce d’à côté, les gens parlaient d’autre chose. Personne n’était là pour entendre quand, les yeux toujours fermés, il balbutia quelque chose. Je me suis approché pour l’écouter. Avec difficulté, il a murmuré : “Ne laisse pas mourir la prophétie.”
Je sais que pour ceux qui ont accompagné Dom Helder ces jours-là, il se taisait totalement presque tout le temps et qu’il avait très peu de moments de lucidité. Pour eux, cette parole que je recueillis du secret de son cœur paraît surprenante et même incroyable. Il est clair cependant que ces personnes ne savent pas exactement quelle est mon histoire avec lui et ne peuvent comprendre le sens de cette parole et de son histoire que seul je pouvais comprendre et y réfléchir ensuite.  (pp. 19-20)

Plus loin dans son livre, Marcelo raconte qu’un jour il va trouver l’abbé de son monastère, à Olinda, pour lui demander l’autorisation d’aller vivre avec quelques moines dans le quartier le plus pauvre de Recife. L’abbé le lui déconseille. Cet épisode n’est pas daté.

La semaine suivante, j’ai raconté à Dom Helder mon désappointement et ma déception. Il m’encouragea à ne pas renoncer, mais aussi à ne rien précipiter. Me conduisant à la porte (ce jour-là il devait recevoir un journaliste français qui attendait que je sorte), il me dit : “L’important est que, vivant actuellement ce que tu vis, tu approfondisse ta solidarité avec les pauvres, les préférés de Dieu, comme chemin de spiritualité. Transmets cela au monastère comme le message le plus important. Ne te décourage pas. Ne laisse pas mourir la prophétie !” (pp. 92-93).

En 1969, Dom Helder demande à Marcelo Barros de prendre la succession du P. Antônio Henrique Pereira Neto, coordinateur de la pastorale des jeunes, assassiné par les militaires :

Moi-même je me sentais peu préparé à travailler avec les jeunes. Dom Helder me regarda avec un sourire ironique et me dit, en riant à moitié : “Ne laisse pas mourir la prophétie !” (p. 119).

Les dernières années de sa vie, Dom Helder a assez souvent répété :

Ne laissez pas mourir la prophétie !

Réflexion personnelle. À l’époque où Marcelo Barros publie son livre (2011), le dialogue qu’il a eu avec Dom Helder au sujet d’une implantation monastique en milieu très pauvre a eu lieu au moins trente-cinq ans auparavant (en 1976 au plus tard, date où cesse sa responsabilité à la commission œcuménique). Il est évident que le détail littéral de la réponse de Dom Helder n’est pas absolument garanti 4. Mais sa réponse a profondément marqué Barros : le contenu de cette réponse peut être tenu pour certain, et certainement la phrase « Ne laisse pas tomber la prophétie » qui l’a touché au plus profond. Barros dit aussi qu’à deux autres reprises Dom Helder lui a dit la même phrase.

Quand, plus de vingt ans après ce dialogue, il vient voir Dom Helder une dernière fois quelques jours avant sa mort, en 1999, il reste habité par ce qu’il a entendu le jour de ce dialogue et par ce que Dom Helder lui a répété deux fois. Dom Helder balbutie quelque chose. Marcelo entend la phrase qui l’avait autrefois tellement marqué et bouleversé. Il l’a réellement entendue à ce moment. Les personnes les plus proches de Dom Helder ces jours-là et qui l’accompagnent dans cette dernière période de sa vie disent que ce n’est pas croyable qu’il ait pu exprimer ces mots : il n’a plus ni la lucidité ni la capacité de parler encore. On ne peut affirmer que Dom Helder n’a pas balbutié cette parole, mais il me paraît raisonnable de penser que Marcelo Barros a réellement entendu quelque chose, une parole qui lui était directement adressée, mais que Dom Helder ne l’a de fait pas dite à ce moment : cet entendre est une expérience psychologique et spirituelle particulièrement forte pour lui. Pour autant, et si Dom Helder n’a pas réellement prononcé ces mots, le récit n’est-il pas vrai ? Il est vrai, mais d’une autre vérité que l’exactitude historique matérielle : la parole de Dom Helder, entendue il y a trente-cinq ou quarante ans a retenti à nouveau pour Marcelo, et elle reste pour lui aujourd’hui une parole vivante et qui le fait vivre. Au chevet de Dom Helder, il l’entend réellement.

Par rapport aux évangiles : des témoins parlent de leur expérience et de leur foi à partir de la rencontre d’une personne, Jésus, et de ce qui a été vécu avec lui. Ces récits sont rédigés plusieurs dizaines d’années après la mort de Jésus. À la différence du récit de Barros, aucun des évangiles n’est le récit direct d’un témoin, mais ces évangiles font écho à ces témoins directs et à ce dont ils ont témoigné. Le témoignage est vrai ; ce qui se dit par là de Jésus dans la foi est vrai. Le détail et l’exactitude des paroles ne sont cependant pas assurés.

PS : j’ai rencontré personnellement dom Helder Câmara chez lui à deux reprises, quand qu’il était archevêque et puis alors qu’il était émérite. J’ai bien connu Marcelo Barros, je l’ai rencontré plusieurs fois, et j’ai été plusieurs fois dans le petit monastère bénédictin de Goiás où il a résidé pendant plusieurs années à partir de 1976. L’ensemble de son témoignage, dans ce livre, me touche profondément.

Ignace Berten, février 2017

Notes:

  1. Helder Câmara : 1909-1999 ; archevêque d’Olinda et Recife de 1964 à 1985.
  2. Dom Helder Câmara, prophète pour notre temps. São Paulo, Paulus, 219 p. Les passages cités sont traduits par moi.
  3. « Não deixe cair a profecia ». Le sens premier est : Ne laissez pas tomber la prophétie.
  4. Le texte comporte de nombreuses citations de Dom Helder. Parfois il s’agit d’échanges dans diverses rencontres, en autres avec des jeunes : c’était spontané, il n’y a pas eu d’enregistrement. Marcelo dit le souvenir qu’il en a gardé, peut-être à partir de notes de l’époque… Ce ne peut être la littéralité de la parole de Dom Helder, mais le contenu est authentique et vrai.

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