Et si nous osions l’espérance ?

Et si nous osions l’espérance ?

silhouette in a tunnel. Light at End of Tunnel

Parler d’espérance quand la situation actuelle est si désespérante, ce n’est guère facile.La guerre menée par Poutine en Ukraine semble toujours plus brutale et cynique, aussi menaçante et déstabilisante pour l’Europe, frappée de plein fouet par les conséquences de ses sanctions. Face au dérèglement climatique et à l’extinction des espèces, aux dégâts pour la santé et la nature qu’entraînent notre alimentation et notre mobilité, c’est avec tellement de lenteur et de demi-solutions que les autorités, les entreprises et les acteurs financiers commencent à bouger, malgré l’énorme mobilisation des femmes et des jeunes dans le monde ! Pour les ménages moins aisés, souvent locataires, qu’est-il prévu pour leur permettre d’améliorer leur logement et leur alimentation, d’accéder à des moyens de déplacement moins polluants ? Elles sont tellement timides et tardives les mesures pour améliorer les services de santé ou les moyens d’existence de la population, malmenée par les politiques d’austérité, la pandémie, l’explosion des prix de l’énergie,…

Il est vrai que des progrès sont réalisés depuis peu pour soumettre à un impôt minimal les multinationales, mais ils sont si prudents ; encore plus s’il s’agit de supprimer les dettes injustes des pays pauvres ou de compenser financièrement les catastrophes climatiques qui les accablent et dont ils ne sont pas responsables! Pourtant, déjà pillés et destructurés par la colonisation, les pays du sud les encaissent de plein fouet, sans oublier la prédation de leurs ressources (métaux rares, poissons, etc). Plus inquiétant encore, les idées et les élus d’extrême-droite semblent progresser presque partout en Occident tandis que de plus en plus souvent des dirigeants des pays émergents veulent jeter la démocratie aux oubliettes. Après la Russie, la Chine comme les Etats-Unis semblent de plus en plus prêts à la guerre pour étendre ou protéger leur zone d’influence et leur empire commercial.

Rien n’est blanc ou noir

Ce n’est pas pour autant qu’un pessimisme désabusé et cynique doit nous couper bras et jambes, nous replier sur nous-mêmes, nous fermer les yeux sur d’autres facettes de la réalité. Même dans les quartiers fragilisés par la désindustrialisation et le chômage, insécurisés par l’arrivée de migrants et gangrénés par la criminalité qu’encourage la misère, il y a des associations et des élus qui se mobilisent pour enrayer ce processus. Bien sûr, ces initiatives sont encore trop rares et on comprend que certains placent leurs derniers espoirs dans de soi-disant nouveaux partis qui méprisent les institutions existantes et … les valeurs démocratiques. D’autant qu’elles sont encore fragiles et balbutiantes les initiatives pour renouveler notre vieux système démocratique (interdiction de cumuls, panels de citoyens, budgets participatifs, etc.).

Depuis près d’un siècle, notre vieille Europe brille moins sur la scène internationale, tant au plan politique qu’au niveau intellectuel, économique ou technologique. Mais elle tente un ambitieux plan de transition pour le climat et a réussi à faire front de façon unie lors de l’invasion de l’Ukraine ; et le programme Erasmus, qui aide à forger une plus large conscience européenne, va être élargi à des jeunes en décrochage.

Faut-il désespérer ?

La réalité est bien plus complexe qu’on ne peut l’imaginer, des germes d’espoir fleurissent un peu partout. Si les réseaux sociaux flattent la vanité et entretiennent les préjugés, facilitent l’entre-soi ou les discours haineux, ils sont aussi devenus un formidable vecteur d’entraide, d’information alternative, voire d’action politique. La mondialisation aidant, grâce aux médias et à internet, le monde est devenu un seul village, où presque tout se sait. Quel courage chez les lanceurs d’alerte, les journalistes indépendants, les victimes! Les idéaux de liberté, fraternité, respect de la terre prennent pied dans les contrées les plus lointaines. Depuis #metoo, le viol ou le harcèlement des femmes est de plus en plus dénoncé ; et dans les pays les plus patriarcaux comme l’Iran, les jeunes femmes sont résolues à ne plus occuper la dernière place. Signe des temps, ce mouvement gagne aussi l’Eglise catholique : les abus sexuels de certains prêtres ne sont plus tolérés, femmes comme laïcs demandent une place à part entière dans le Peuple de Dieu.

A côté des mauvaises nouvelles – les médias ont tendance à s’y complaire -, il y a donc un nombre incroyable de germes d’espoir, il y a une foule d’initiatives généreuses, attentionnées, solidaires, dont on ne parle guère. Là où les jeunes d’origine immigrée ont tant de peine à s’insérer dans le monde scolaire et le circuit du travail, sait-on assez que des écoles et associations se mobilisent pour les sortir de cette impasse ? Comme ne pas s’émerveiller en voyant les personnes et associations qui se sont mises ensemble pour accueillir et aider des réfugiés fuyant la guerre ou les sinistrés des inondations? Sans parler de ces paysans en Afrique qui ensemble retroussent leur manche et expérimentent de nouveaux procédés agro-écologiques pour combattre l’avancée du désert et nourrir leur pays.

Il y a aussi ces adultes démissionnant d’une entreprise dépourvue de sens pour se reconvertir dans un métier moins bien payé mais plus utile ou plus créatif. Et ces jeunes se détournant d’un job dans des entreprises nocives à l’environnement ou refusant d’accumuler ces biens matériels qui valorisent l’ego et renforcer l’individualisme ; quelle créativité dans leurs engagements !

Des exemples, parmi des millions d’autres 

Au Proche-Orient, Rami Elhanan, un graphiste israélien, et Bassam Aramin, un palestinien ayant appris l’hébreu dans une prison israëlienne, ont tous deux vécu l’indicible : perdre une enfant pleine d’avenir, victime sans raison d’une grenade ou d’une balle provenant du camp adverse. Un beau jour, ils se sont rencontrés et ont décidé d’unir leur douleur au sein de l’association Combattants for Peace, afin que leur tragédie serve au moins à faire avancer le dialogue et l’écoute entre les deux peuples. Inlassablement ils parcourent la planète pour raconter leur histoire : c’est leur seule façon de survivre.

Depuis le film « Demain », on ne compte plus les initiatives de « transition » qui surgissent partout dans le monde pour faire surgir d’autres manières de vivre ensemble, pour faire face de manière collective aux bouleversements de tous ordres qui menacent notre planète et notre société. Ces exemples sont souvent modestes mais ils sont comme une étincelle qui court sur la paille.

C’est ainsi qu’à Montpellier (Fr), grâce aux achats groupés d’une association, 300 habitants de quartiers populaires peuvent commander à prix coûtant des produits bio, éthiques ou locaux meilleurs pour la santé. Autour de Dinant, grâce au réseau Radis, plusieurs écoles entament une transition vers la cantine durable ; cela commence par des potages préparés par des personnes à faible revenu, avec les légumes d’agriculteurs locaux convertis au bio. Près de Namur, avec ses 700 coopérateurs, Paysans Artisans réunit déjà une quinzaine de salariés pour distribuer les produits d’une centaine de petits producteurs locaux, avec l’aide de 500 bénévoles, dans une bonne vingtaines de points-relais ou de magasins ; et elle vient de construire des ateliers pour permettre à des artisans de fabriquer des produits transformés.

Pour faire connaître ces innombrables initiatives porteuses d’espoir, des journalistes se sont investis dans la « presse positive ». Après des sites tels que Good News Network (1997) aux USA et le magazine « Imagine » (2001) en Belgique francophone, sont parues en France les passionnantes publications de l’ONG « Reporters d’Espoirs » (2004), suivies par le magazine et la newsletter Kaizen (2012) qui relaie des actions positives au plan écologique, social, éducatif, démocratique, etc. Et à Liège, des bénévoles produisent la newsletter « Bonnes nouvelles » qui fait connaître les victoires sociales ou écologiques arrachées un peu partout dans le monde.

Espérer contre toute espérance

Tous ces signes d’espoir nous font énormément de bien et nous encouragent. Mais ils sont fragiles : le pire comme le meilleur est toujours possible, rien n’est jamais perdu mais rien n’est gagné une fois pour toutes, l’histoire nous le démontre suffisamment. Voir le positif est stimulant mais s’y enfermer est un manque total de lucidité. Nous devons être prêts à tout affronter. « Le Christ est en agonie jusque la fin du monde », écrivait Pascal ; en cause, la cupidité ou l’orgueil, les haines, jalousies ou lâchetés. C’est quand tout espoir semble perdu que surgit l’espérance, cette « petite fille de rien du tout », qui s’avance entre ses deux grandes sœurs, la foi et la charité, écrivait Charles Péguy[1].

Jésus a fait preuve d’une sollicitude inouïe et inlassable pour chacun-e, y compris le moins méritant ou le plus méprisé, luttant dès lors contre l’oppression des puissants et des bien-pensants, au point de risquer sa vie. Car il était empli d’émerveillement et d’une confiance radicale en la Vie, l’accueillant d’un Tout-Autre qu’il appelait Père. Après sa mort odieuse, il s’est relevé parmi les siens, il leur a transmis son incroyable souffle.

Ne sommes-nous pas invités nous aussi à nous ouvrir à cette Bonté infinie, à cette force d’Amour et de Beauté, invisible aux yeux mais agissant mystérieusement dans le monde? A la laisser habiter au plus profond de nous-même, à la laisser rejaillir dans notre manière de vivre et nos actes ? Emplis d’une espérance contre toute espérance, décidés à toujours nous relever, allant sans cesse de l’avant, ensemble avec d’autres, avec la conviction que rien n’est jamais perdu, que l’avenir est toujours ouvert, même dans les pires moments, même quand tout semble bouché. Nous sommes portés par plus grand que nous !

Jean-Pierre Binamé, OP
Fraternité Dominique Pire


[1] Voir le n° 316 d’Amitiés dominicaines (septembre 2022), consacré à l’espérance.


Crédit photo : iStock/Viktor_Gladkov

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1 commentaire
  • Merci cher Jean-Pierre de nous dire toutes ces actions, attentions positives tout près de chez nous, c’est réconfortant tout en restant bien conscient que tout ne va pas bien dans notre monde.
    L’espérance petite flamme qui reste au fond de chacun e et qui ne demande qu’à s’épanouir, merci.

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