La roue tournerait-elle en Israël, comme dans le roman « Apeirogon »?

La roue tournerait-elle en Israël, comme dans le roman « Apeirogon »?

Gaza

Une recension de Jean-Pierre Binamé OP

Le 18 mai de cette année, sous l’impulsion de la jeunesse, les palestiniens arrêtent le travail dans une grève générale organisée en souvenir de la catastrophe de 1948mais aussi pour protester contre les massacres perpétrés par Israël à Gaza et sa politique d’apartheid et de nettoyage ethnique. Pour la première fois, ils sont réunis dans une même action, qu’ils habitent en Israël, à Gaza ou en Cisjordanie; leur mot d’ordre devient : »fin de l’occupation! ».

Le 2 août, impressionnée par la mobilisation locale, nationale et internationale, la cour suprême israélienne opte finalement pour un compromis qui gèle temporairement l’expulsion de 4 familles palestiniennes dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem Est;  des colons voulaient s’accaparer leur logement.

Le 13 septembre, le nouveau premier ministre israélien Naftali Bennett rencontre le président égyptien Al-Sissi: ce n’était plus arrivé depuis 2011. Et son chef de la diplomatie annonce que le gouvernement projette de réparer les installations électriques et de gaz que l’armée israélienne venait de détruire à Gaza.

De tels changements, certes encore modestes, ne sont devenus possibles que grâce au combat inlassable mené par des israéliens et palestiniens qui ont osé se rencontrer, se parler et s’écouter, d’abord en cachette, puis se mobiliser ouvertement pour la paix et la fin de l’occupation.

Apeirogon

C’est un chapitre de cette longue histoire souterraine que Colum McCann met en récit d’une façon magistrale dans un superbe roman considéré comme son chef-d’œuvre : « Apeirogon » (le titre désigne un polygone au nombre infini de côtés).  Dans des fragments éclatés, numérotés de 1 à 500, puis de 500 à 1, s’égrènent de page en page les détails de l’histoire enlacée d’une famille israélienne et d’une famille palestinienne. Et ces fragments sont sans cesse entrecoupés de réflexions ou anecdotes, qu’elles soient philosophiques, arithmétiques, géographiques, religieuses, musicales, ethnologiques ou poétiques. La forme circulaire du roman souligne le nombre infini de facettes du conflit israélo-palestinien, les tragédies s’enchaînant les unes au autres dans des liens interminables de cause à effet.

Dans cette œuvre littéraire qui met en récit des faits réels, le lecteur finit par découvrir, de fil en aiguille, que Rami Elhanan, un graphiste israélien de 67 ans, est le père de Smadar, une adolescente vive et très bonne élève que trois kamikazes palestiniens ont réduite en poussière en se faisant exploser au milieu de la rue Ben Yehuda, en plein cœur de Jérusalem; c’était le 4 septembre 1997.

La dernière fois que Smadar avait été aperçue, elle était avec ses copines dans cette rue. Ayant appris à la radio la nouvelle de l’explosion, Rami court partout à la recherche de sa fille. En désespoir de cause, il finit par la découvrir à la morgue ; jusqu’à la fin de ses jours il entendra glisser dans le tiroir réfrigéré la civière d’acier dans laquelle elle repose. Mais réfléchissant nuit après nuit, il se rend compte que le vrai responsable, ce ne sont pas ces jeunes palestiniens, c’est le gouvernement israélien, qui les a poussés au désespoir.

Un an plus tard, Rami finit par suivre un juif orthodoxe qui l’entraîne en un lieu discret où des palestiniens et israéliens ayant perdu un être cher se soutiennent mutuellement et fraternisent entre eux : c’est le Cercle des parents. Pour la première fois de sa vie, il découvre que les Palestiniens sont êtres humains, des personnes, et non des objets, voire des ennemis.

Plus tard, il fait aussi la connaissance d’un palestinien musulman, Bassam Aramin. Celui-ci a vécu sa jeunesse dans une grotte près d’Hebron: son père élevait des chèvres, sa mère s’occupait de ses quinze enfants. A 17 ans, ce palestinien a écopé de sept ans de prison pour avoir lancé sur une jeep israélienne des grenades à main abandonnées (mais sans faire de victimes). En prison, le jeune détenu apprend l’hébreu et voit un documentaire sur la Shoah. C’est pour lui un choc: « nous sommes les victimes des victimes! ». Et lui, le caïd, se met à dialoguer avec un de ses gardiens, qui devient son ami.

Une fois libéré, Bassam épouse Salwa avec qui il aura six enfants. Mais le 20 janvier 2007, presque dix ans après que Smadar ait été pulvérisée, l’irréparable se produit. Sa fille Abir, 10 ans, est touchée mortellement à la tête par une balle en caoutchouc tirée sans raison par un garde-frontière israélien, alors qu’elle allait à l’école. Broyé par la douleur mais la tête dure, Bassam se bat contre les tribunaux israéliens : il obtient finalement gain de cause, grâce au soutien et à la mobilisation d’israéliens et de palestiniens ulcérés par cet événement et ses suites.

Un beau jour, Rami et Bassam décident d’unir leur douleur au sein de l’association Combattants for Peace, afin que leur tragédie serve au moins à faire avancer le dialogue entre les deux peuples. Inlassablement ils parcourent la planète pour raconter l’histoire et la mort de Smadar et d’Abir: c’est leur seule façon de survivre. Pour commencer à sortir du conflit et préparer la paix, ce qu’ils proposent, c’est d’écouter l’autre, d’abord.

« Les murs qui séparent les hommes ne montent pas jusqu’au ciel ».

C’est cet adage que citait volontiers le Père Pire, un dominicain ayant obtenu le Prix Nobel de la Paix en 1958. Comme l’ont découvert Bassam et Rami, l’amour, la souffrance, la mort sont le lot de tous les hommes, quels que soient leur pays, langue ou religion. Et le pape François ne cesse de marteler les mêmes messages, les rassemblant dans son encyclique « Fratelli Tutti » : nous sommes tous frères !


Crédit photoCreative Commun

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